Dans les premiers jours du mois de décembre 2003, une nouvelle expression fait son apparition dans le glossaire de la politique fédérale: Die Abwahl, en traduction littérale, la dés-élection, ce qui comporte une nuance plus douloureuse que la non-réélection.

Inédit depuis 1872

Ce pourrait être le titre d'un roman, d'une chronique ou d'une pièce de théâtre. En l'occurrence, c'est le sort qui menace Ruth Metzler, qui sera, le 10 décembre, le premier membre du Conseil fédéral à manquer sa réélection depuis 1872. Le fait que la victime soit une femme, jeune et pleine de charme, abandonnée et trahie par les siens, donnera à ce qui aurait pu n'être qu'une péripétie, la dimension d'une tragédie politique. Et quand le parlement, qui l'avait choisie près de cinq ans plus tôt pour sa fraîcheur et sa bonne mine, la rejettera sans états d'âme le 10 décembre, Ruth Metzler réussira sa sortie avec la dignité d'une tragédienne.

On ne peut pas pour autant parler de coup de théâtre. Son éviction n'a rien dû au hasard, elle était attendue, anticipée, préparée. Dans les jours précédant l'élection au Conseil fédéral, la jeune ministre de la Justice peut en effet deviner les manœuvres qui se trament et entendre les couteaux qu'on aiguise. Dans le camp de Christoph Blocher, qui a fait chanter le parlement pour être le bénéficiaire de la conquête d'un deuxième siège au gouvernement par l'UDC, mais surtout dans le sien.

Adieu, formule magique

Le groupe parlementaire du PDC refuse de tirer les conséquences du résultat des élections fédérales du 19 octobre. Ceux-ci légitiment pourtant largement les revendications de l'UDC au détriment du PDC, désormais clairement le «junior partner» des partis gouvernementaux, et un large consensus s'est établi pour admettre que la formule magique a vécu. Le PDC s'accroche néanmoins jusqu'au bout à ses deux sièges. Parce qu'il espère encore changer le cours de l'histoire en négociant avec ses partenaires, mais avant tout parce qu'il n'a pas le courage de faire ouvertement un choix entre ses deux conseillers fédéraux.

En réalité, les jeux sont pratiquement faits.

Moins rusée que Deiss

Joseph Deiss, le doux Joseph Deiss, qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre et qui fait figure d'anorexique dans un monde où l'appétit de pouvoir fait craquer les mâchoires, est très loin d'être aussi inoffensif qu'il en donne l'impression.

Le Fribourgeois a activement préparé sa survie politique. Il a défini une stratégie, activé ses réseaux, à l'intérieur et à l'extérieur du parti, et préparé les scénarios qui lui conviennent. Il est parfaitement armé pour affronter les quelques semaines d'intrigues, de négociations avortées, d'occasions manquées et de reniements qui séparent le 19 octobre du 10 décembre.

En face de lui, Ruth Metzler, seule et désemparée, fait figure d'innocente. La jeune Appenzelloise élue en mars 1999 à la surprise générale au Conseil fédéral à l'âge de trente-six ans n'a pas démérité, malgré sa maigre expérience, à la tête du Département de justice et police. Mais la benjamine du gouvernement demeure une néophyte dans l'intrigue et les jeux du pouvoir.

Le 10 décembre 2003, Ruth Metzler est la première des deux représentants du PDC à être soumise à réélection, en troisième position après Moritz Leuenberger et Pascal Couchepin, parce qu'élue au Conseil fédéral deux heures avant Joseph Deiss. Or c'est à ce moment que l'UDC doit présenter la candidature de Christoph Blocher. A 10 h 38, les jeux sont faits.

Digne sortie de scène

Le Zurichois est élu au troisième tour par 121 voix contre 116 à l'Appenzelloise, qui n'a pas obtenu toutes les voix de son propre groupe. Le président du groupe parlementaire, justement, le Valaisan Jean-Michel Cina, monte à la tribune pour dire que le PDC ne jouera pas Metzler contre Deiss et inviter l'assemblée à élire le Fribourgeois. Le président du groupe UDC se fera un plaisir, au contraire, de proposer à ses collègues de choisir entre les deux démocrates-chrétiens.

Joseph Deiss est néanmoins élu avec 138 voix contre 96 à Ruth Metzler, qui monte à la tribune pour admettre sa défaite. «Je quitte le gouvernement sans amertume, enrichie d'expériences», déclare-t-elle, avant de quitter la salle avec une grande dignité.

La journée fera une autre victime parmi les femmes. Le parlement préfère encore Hans-Rudolf Merz à Christine Beerli pour assurer la succession de Kaspar Villiger.

Première depuis plus d'un siècle à a ne pas être réélue, Ruth Metzler prouvera également qu'il peut y avoir une carrière après le Conseil fédéral, pour autant qu'on ne le quitte pas octogénaire.