Ce 17 décembre 1891 est une date qui restera dans les livres d'histoire. Pour la première fois, le gouvernement ne va plus être composé exclusivement de représentants de la Suisse radicale et libérale. Le Lucernois Joseph Zemp est le premier conservateur catholique à entrer au Conseil fédéral. Agé de 57 ans, natif d'Entlebuch, avocat, père de quinze enfants, Zemp a déjà été le premier élu de son camp, en 1887, à présider le Conseil national.

Son élection au Conseil fédéral, ce jour-là, est chargée de symboles. Elle scelle tout d'abord le grand compromis historique entre la Suisse radicale, protestante, urbaine, industrielle, et la Suisse catholique – les catholiques qu'à l'époque les radicaux surnommaient encore «les ultramontains» comme ils eussent dit «le parti de l'étranger».

Un gouvernement

de concordance

L'entrée au Conseil fédéral d'un conservateur – on ne parlait pas encore de «démocrate-chrétien» – constitue aussi l'embryon d'un gouvernement de concordance. Car pour la première fois, la majorité radicale ressent la nécessité d'associer au gouvernement une minorité qui, depuis que le référendum législatif a été créé par la Constitution fédérale de 1874, y recourt avec frénésie et fait ainsi la preuve de sa capacité de nuisance à l'intérieur du système.

Alliés aux fédéralistes, les conservateurs, justement, en ce début de décembre 1891, viennent d'en administrer une démonstration retentissante à propos de la question la plus brûlante du moment, celle des chemins de fer. Faut-il laisser la Confédération racheter les grandes lignes? Les chemins de fer sont alors au centre de l'une de ces controverses majeures qui divisent une nation autant qu'elles lui permettent de se reconnaître, de se construire, de se dépasser.

Deux semaines avant l'élection de Joseph Zemp, le 6 décembre, les Suisses sont appelés à dire s'ils acceptent que la Confédération reprenne la compagnie du Central. Et le peuple va dire non au projet soutenu par la majorité radicale centralisatrice contre les conservateurs et les fédéralistes. Le désaveu est si dur à encaisser qu'Emil Welti, le conseiller fédéral radical chargé du dossier, démissionne.

Ce sera l'occasion de faire la paix des braves. Depuis plusieurs années, les conservateurs affichent leur volonté d'entrer au gouvernement. Zemp figure d'ailleurs parmi ceux qui militent pour que son camp adopte désormais, vis-à-vis des adversaires radicaux, une attitude ouverte et constructive. Il a aussi des sympathies pour le rachat des chemins de fer. C'est donc un conservateur apte au compromis, et donc à gouverner la Suisse, que l'Assemblée fédérale élit ce 17 décembre 1891.

Campagne convulsive

La réconciliation entre les deux camps va liquider le Sonderbund et le Kulturkampf. Mais la question des chemins de fer n'est toujours pas réglée. C'est Joseph Zemp qui va s'en charger. En mars 1897, celui-ci présente aux Chambres fédérales le projet de rachat des cinq grandes compagnies, dont le Jura-Simplon et le Saint-Gothard. Le parlement l'accepte en octobre de la même année. Le référendum est aussitôt demandé. La campagne sera convulsive. Le oui l'emporte, le 20 février 1898, par près de 68% des voix et avec une participation record de 78%, à la mesure de la férocité des attaques que se sont livrés partisans et adversaires.

Loué par tous pour sa loyauté et sa droiture, Joseph Zemp ne sera pas seulement l'homme à qui les CFF devront leur naissance. A la tête de son département, l'ancêtre de l'actuel DETEC dirigé par Moritz Leuenberger, il a également la haute main sur les postes, les téléphones et les télégraphes. Il sera aussi le premier président conservateur de la Confédération, en 1895. Il est à nouveau président en 1902 et doit, cette fois, reprendre le Département politique, soit les affaires étrangères. C'est lui qui inaugure, cette année-là, le Palais fédéral. Il se retire pour raison de santé en 1908 et décède quelques mois plus tard.

Denis Masmejan

Joseph Zemp.Son élection

au Conseil fédéral permettra

à la Suisse radicale et à celle

du Sonderbund de se réconcilier. archives

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