Comme au milieu d'un gué, le moment est périlleux pour la Suisse et Genève. Les Etats membres de l’ONU ont donné leur feu vert à la rénovation du Palais des Nations, le gros morceau de la modernisation du parc immobilier de la Genève internationale. La balle est maintenant dans le camp helvétique.

D’ici cet été, le Parlement fédéral et le Grand Conseil genevois doivent approuver près de 650 millions de francs de soutien, par le biais de prêts sans intérêts ou de cession de terrains. Ceci pour plusieurs chantiers: le Palais des Nations, mais également le siège de l'Organisation mondiale de la santé ou celui de l’Organisation internationale du travail (OIT).

La période est d’autant plus délicate que le scandale de la mauvaise gestion de la Fondation des immeubles pour les organisations internationales (Fipoi), qui gérera ces fonds pour le compte de la Confédération et du canton de Genève, a finalement éclaté au grand jour avec la publication d’un rapport salé de la Cour des comptes.

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Terminé en juin 2015 mais dévoilé le 8 avril dernier seulement, le document épingle, entre autres, le favoritisme dans l’attribution de mandats au bénéfice de certains entreprises et cabinets d’architectes. Des reproches que le désormais ex-directeur de la Fipoi, François Reinhard, mis à la retraite anticipée par gain de paix, conteste farouchement. Depuis, au bout du lac, on se déchire sur la responsabilité d’avoir si longtemps caché le fameux audit.

Raison d'Etat

Le débat sur l’incurie de la Fipoi aurait dû se dérouler l’an dernier. Mais au nom des «intérêts supérieurs» de la Genève internationale, la Cour des comptes, le gouvernement genevois et le conseiller fédéral Didier Burkhalter n’ont pas voulu prendre ce risque. A l’époque, il s’agissait d'éviter la moindre vague avant le vote crucial à l’Assemblée générale de l’ONU sur le Palais des Nations.

«La Fipoi est toujours restée dans l’ombre. Cela permettait de ne pas trop discuter des aides accordés aux organisations internationales», analyse un observateur avisé de la Genève internationale. «Les autorités ont un souvenir cuisant du référendum populaire (pourtant rejeté, ndlr) contre l’agrandissement de l’OMC en 2009, qui, selon elles, avait dissuadé plusieurs organisations de venir s’installer à Genève», continue-t-il.

Le débat aura pourtant bien lieu à Berne. Alors que les crédits pour la Genève internationale, qui profilent la petite Suisse sur la scène mondiale, passaient presque sans encombre, l’affaire de la Fipoi a instillé le doute dans les esprits. Le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga constate une érosion du soutien à la Genève internationale. A l’autre bout de l’échiquier politique, l’UDC genevois Yves Nidegger réclame des assurances que la Fipoi a été remise sur les bons rails. «Après le demi-milliard pour l'ONU, il y aura le CERN et d'autres rénovations. Genève ne peut pas s’étriper sur la Fipoi et demander que les Chambres votent les prêts en toute sérénité», poursuit le conseiller national.

L'UIT menace de déménager

Malgré le vote favorable de l'ONU sur le Palais des Nations, la cause de la transparence n’a pas pour autant avancé. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) retient toujours un second rapport sur la Fipoi, commandé à l’ancien juge fédéral Claude Rouiller. Son auteur n’a pas souhaité s’exprimer. Son verdict serait, à certains égards, encore plus sévère.

Le contexte n'est aujourd'hui pas davantage favorable à un nouveau déballage. Car d’autres nuages noirs s’amoncellent à l’horizon. Confrontées au franc fort et aux difficultés budgétaires de leurs Etats membres, les organisations internationales installées au bout du lac font leurs comptes. Jusqu'à présent, elles ont délocalisé certains services sous des cieux moins onéreux. Mais les diplomates suisses s’activent pour parer un coup bien plus redoutable.

A la fin du mois de mai, les pays membres de l’Union internationale des télécommunications (UIT), établie depuis 1948 à Genève, se prononceront sur la construction d’un nouveau bâtiment devisé à 150 millions de francs. Plusieurs Etats, dont l’Inde et les Emirats arabes unis, ont demandé que des alternatives soient étudiées et ont offert d’accueillir l’UIT. Un déménagement à l’étranger «ne semble pas être l’option privilégiée à ce stade», tente de rassurer le DFAE.

Il n’empêche, sentant le danger, la Suisse envisage de financer la totalité des travaux. Même l’ONU, dont la présence est autrement plus stratégique, ne bénéficie pas d’un tel traitement de faveur. Elle devra financer la moitié de son chantier pour le Palais des Nations par d’autres moyens que les prêts suisses. «Si nous ne faisions rien, il est sûr qu’ils partiraient», justifie François Lonchamp à propos de l’UIT. Le conseiller d’Etat genevois, qui a repris la présidence de la Fipoi le 1er janvier pour trois ans, est en première ligne dans ce dossier.

«Les négociations avec l’UIT ont atteint un niveau de détails qui démontrent qu’elle souhaite rester à Genève», dit-il. A la connaissance du DFAE, aucune autre organisation internationale n’envisage de déménager. «Mais nombre d’entre elles font régulièrement des analyses quant aux coûts de leur présence en Suisse.»