Baptisé jeudi, le Navibus de la Compagnie générale de navigation du lac Léman (CGN) va bondir entre Chens, Yvoire, Thonons-les- Bains et Nyon, Genève à partir de la semaine prochaine. Plus tard, il devrait rallier Evian à Vevey et Montreux, ainsi que Thonon à Morges et Lausanne.

Mardi dernier, les pilotes ont passé leurs examens de conduite à Ouchy. L'examinateur de l'Office fédéral des transports nous a laissé exceptionnellement monter à bord.

La navette simule les pires conditions de conduite: brouillard et visibilité zéro. La cabine sent bon le plastique, silencieuse. Fauteuils de première et deuxième classe, 120 places aux tarifs habituels de la compagnie. Au retour, après une série d'exercices, de voltiges, d'approches, le Navibus prend de la vitesse. Les turbines - pas d'hélices - toussent un jet de mousse blanche à 50 km/h. Le double de la vitesse courante. Il le faut bien pour transformer la cadence paisible des circuits touristiques en va-et-vient rentable de pendulaires et frontaliers, détournés de leurs voitures. La troisième voie lacustre fait rêver.

Luc-Antoine Baehni, directeur général, affiche l'ambition de la CGN: séduire avec la flotte Belle-Epoque et transporter avec un réseau rapide de navettes. A l'image du lac de Constance, où touristes et usagers font bon ménage sur les bateaux et dans les caisses. La stratégie bipolaire, appelée «Vision 2010», incarne le plan imaginé pour revitaliser la compagnie au tournant du siècle. Une période vécue au bord du gouffre financier. Aujourd'hui le déficit, couvert par les cantons de Vaud, Genève et Valais et en partie par la France, demeure important - plus de 6 millions de francs pour des charges de 25,5 millions. En revanche, la CGN n'a jamais embarqué autant de monde, soit 1,6 million de passagers en 2006.

Cette nouvelle d'orientation afflige Joël Vuadens, président du Syndicat intercantonal des pêcheurs professionnels, qui sont une soixantaine à tirer leurs filets entre Genève et Nyon. Il reproche à la CGN de tout sacrifier sur «l'autel de la rentabilité». Notamment la santé des pêcheurs, l'avenir de la profession, sans parler de l'écosystème. «Le lac change d'affectation, clame encore Joël Vuadens, et personne nous a demandé notre avis.» Il faut dire que les concessions dépendent de Berne et que rien n'oblige les cantons à lancer une consultation.

Le chef de file des pêcheurs s'en prend également au bilan écologique des Navibus, qui consommeraient plus qu'un Airbus avec un impact négligeable sur le trafic urbain et autoroutier qui asphyxie le bassin lémanique.

Luc-Antoine Baehni rejette ces allégations. A l'exception de la peur légitime d'accidents, puisque la ligne sera exploitée aux heures de pêche, ce qui n'était pas le cas auparavant. Mais tout a été pensé pour réduire les risques: radar digne d'un vaisseau spatial, GPS, maniabilité extrême, procédures sévères, en plus d'une formation des pilotes axée sur les situations à risque.

Le directeur général observe que les trois Navibus prévus - au prix de trois millions de francs chacun - «revalorisent l'eau comme voie de transport». Et s'il faut 112 litres de diesel pour l'aller-retour entre Chens et Nyon avec cent passagers à bord, il se plaît à préciser que les avions consomment du kérosène, bien plus polluant, et que cent voitures, obligées de contourner le lac sur une centaine de kilomètres, brûlent 750 litres d'essence.

François Calame, constructeur de bateaux sur la Côte, conteste ces estimations. Selon ses calculs, les Navibus vont utiliser beaucoup trop de carburant par passager si on les compare à la flotte actuelle et aux bus sur la route. En somme, ils vont transporter trop peu de passagers à une vitesse disproportionnée, conclut-il.

Ulrich Doepper, président de l'ATE Vaud, considère par contre que la multiplication des déplacements d'une population en croissance autour du lac exige des solutions originales, donc «pourquoi pas des Navibus?», qu'il faudra toutefois évaluer à long terme.

En réalité, «les navettes doivent s'intégrer dans une chaîne de transports assurant des relais performants entre un train, un bus ou un parking», explique Vincent Krayenbühl, chef du service de la Mobilité du canton de Vaud. La ligne Evian-Ouchy est exemplaire. «Il s'agit bel et bien d'offrir un service compétitif, exclusif et alternatif à la voiture. Rapide et cadencé», ajoute-t-il. En somme, la traversée du lac a un sens, la navigation le long des rives, même à grande vitesse, en a moins. Chens-Genève ou Chens-Nyon, c'est bien; Genève-Nyon, peut-être pas.

Luc-Antoine Baehni sait qu'il faudra ajuster, modifier, adapter le service à la lumière de la fréquentation. Mais il affiche un optimisme sans faille. Il a une seule crainte: qu'il n'y ait pas assez de Navibus pour satisfaire la demande, dopée par la conjoncture favorable au travail frontalier et la prolifération des pendulaires.