Dans les années 50, la construction du barrage de la Grande – Dixence fut un chantier mythique avec ses milliers d'ouvriers collés à la montagne comme des fourmis. Ce fut aussi le temps des alchimistes qui ont transformé l'eau en argent nouveau et propulsé le Valais dans une nouvelle ère de prospérité.

La société de la Grande-Dixence fête ce week-end ses cinquante ans. Son barrage, terminé en 1961 après onze ans de travaux, demeure l'ouvrage de tous les superlatifs: le plus haut avec ses 285 mètres, le plus long avec ses 700 mètres de couronnement, le plus lourd avec ses 15 millions de tonnes de béton, ou le plus volumineux avec ses 400 millions de mètres cubes d'accumulation. Trois centrales de turbinage (Fionnay, Nendaz et Chandoline) auxquelles s'est ajoutée en 1999 l'usine de Cleuson-Dixence réalisent ensemble une puissance de 2000 MW, soit le double d'une grande centrale nucléaire.

Mais si la Grande-Dixence a profondément marqué la société valaisanne, elle n'a jamais appartenu aux Valaisans. Energie Ouest Suisse (EOS) est son actionnaire majoritaire à 60%; suivent à parts égales les Services industriels de Bâle, les Forces motrices de Berne et les Forces motrices du Nord-Est de la Suisse. Les Valaisans (par les FMV, les communes de Sion et Martigny) n'ont qu'une participation très lointaine avec 6% dans EOS.

Cela dit, l'impact économique de la Grande-Dixence pour les collectivités publiques valaisannes a été et reste des plus appréciables en terme de rentrées fiscales. Grande Dixence SA demeure la société la plus importante du canton avec un capital de 300 millions. L'année dernière, elle a versé au canton 30 millions de redevances, taxes et impôts divers pour un chiffre d'affaires de 148 millions. Les premières à elles seules ont rapporté 16 millions, 40% pour les 22 communes concédantes et 60% pour le canton à titre d'impôt spécial.

Ici un litige oppose toujours le canton et la société sur le paiement intégral de l'augmentation de la redevance, qui est passée il y a deux ans de 54 à 80 francs. Les tensions entre les collectivités publiques et l'exploitant ont toujours existé, mais avec l'ouverture du marché elles prennent une consistance nouvelle. Le directeur de Grande-Dixence SA, Dominique Favre, observe: «Les charges publiques sont aujourd'hui plus élevées que les charges d'exploitation. Dans un marché monopolistique, on peut comprendre, mais alors que nous allons vers un marché concurrentiel, ce n'est plus gérable.»

Le président du conseil d'administration de Grande-Dixence SA, Claude Chabanel, n'en pense pas moins et il est venu le dire jeudi lors de la partie officielle des commémorations du cinquantenaire: «Les préoccupations de Grande-Dixence SA sont devenues stratégiques, financières et politiques et ne laissent donc guère de place aux souvenirs et aux sentiments.» Dans la perspective de l'ouverture du marché: «Devoir vendre le kilowattheure à 4 centimes ne permet plus de dégager les marges nécessaires à honorer la charge d'intérêts, ni celle d'amortissement. Dans ces conditions, il ne sera pas compréhensible, ni acceptable que ces taxes publiques, d'une totale opacité et d'un autre âge, continue à grever notre compétitivité comme si de rien n'était.»

De dures négociations

Ces considérations, les Valaisans les connaissent déjà. Durant ces cinquante ans de vie commune, les relations ont été quelquefois houleuses. Les dures négociations sur le paiement des redevances en sont le dernier exemple. Les contacts restent toutefois courtois selon le président d'Hérémence Dominique Sierro. «Chaque partenaire comprend les légitimes combats de l'autre.» Mais il n'est pas question de brader la mise à disposition des richesses naturelles. Pour permettre à la Grande-Dixence de passer le cap de la libéralisation, «il faut d'abord voter en septembre la taxe énergétique de 0,3 ct/kWh, afin de financer les investissements non amortissables (INA) et dégager des fonds pour les années à venir».

Du côté de Grande-Dixence, on reste cependant prudent face aux taxes. «La libéralisation, précise Dominique Favre, ne relève pas simplement d'une politique écologique. Il faut régler cette question dans une loi sur l'ouverture des marchés avec des mesures transitoires». Une chose est sûre, les Valaisans n'accepteront pas de faire les frais de ces mesures.