Il en avait la carrure physique, politique, intellectuelle et morale. Pascal Couchepin laissera certainement, une fois que se seront dissipées les rancoeurs et les aigreurs provoquées par ses dernières vaines tentatives de maîtriser les coûts de la santé et d’assurer le financement des assurances sociales, le souvenir du conseiller fédéral qui aura été le plus proche de devenir, au cours de la dernière décennie, un véritable homme d’Etat. On veut dire par par là un magistrat possédant une vision charpentée et argumentée du monde et de la société, un sens de l’intérêt général dépassant la promotion de son parti ou le brushing narcissique de son ego, des préoccupations allant au delà des frontières de son Département et une forme d’autorité naturelle. Ces qualités, Pascal Couchepin les a toutes manifestées à un moment ou à un autre de sa carrière au Conseil fédéral, avec plus ou moins d’intensité et quelques éclipses. C’est bien vers lui, le signe ne trompe pas, que montaient les demandes d’une manifestation d’autorité et d’assurance, aux moments les plus chahutés du passage de Christoph Blocher au gouvernement.

Paradoxalement, il est demeuré tout au long de sa carrière le plus mal aimé des conseillers fédéraux. Il y a eu entre le Valaisan et l’opinion publique une série de malentendus et d’incompréhensions qui se sont traduits par une profonde et constante impopularité. Une impopularité qui a été portée à son comble par les dernières propositions du ministre de la santé pour juguler l’explosion des coûts. L’agressivité qui s’exprime à l’endroit de Pascal Couchepin dans l’opinion publique prend aujourd’hui des proportions inouïes. Mais il faut bien admettre qu’il y a mis beaucoup du sien.

Pourquoi Pascal Couchepin n’est-il pas parvenu à exercer avec constance le magistère qu’on a bien voulu lui reconnaître par moments, ni à s’imposer dans la durée et jusqu’au bout comme l’homme fort et serein qu’il est rassurant de savoir à la barre quand cogne le gros temps? On peut chercher quelques pistes d’explication.

Peut-être Pascal Couchepin est-il demeuré, à Berne, trop valaisan. N’a-t-il pas, dans une certaine mesure, importé dans la capitale fédérale les mœurs claniques, le goût de l’affrontement et un certain autoritarisme qui caractérisent la culture politique de son canton? C’est du reste avec un autre Valaisan, le socialiste Peter Bodenmann, qu’il a connu à Berne, avant son élection au Conseil fédéral, une période politique particulièrement féconde au Conseil national. Entre le président du PS et le chef du groupe radical aux Chambres fédérales régnait certes la complicité des minoritaires confrontés chez eux à l’arrogance du PDC. Mais il y avait sans doute plus que ça, une inclination commune à régler, entre deux parrains pour ainsi dire, les problèmes par la négociation au plus haut niveau, sans s’embarrasser de consultations, d’explications, d’efforts de conviction, de compromis ni, ce dernier point étant moins sûr s’agissant de Peter Bodenmann, de combinaisons tortueuses articulées sur le long terme.

Il y a, chez Pascal Couchepin, une forme d’impatience. Impatience devant ceux qui ne comprennent pas et qui ne plient pas, qui refusent de se rendre à ce qu’il considère comme des évidences, qu’il assène parfois avec brutalité. C’est paradoxal pour quelqu’un d’aussi frotté aux moeurs et au langage de la politique française, Pascal Couchepin souffre d’une nette carence en matière d’instrumentation dialectique, ou tout au moins d’une extrême réticence à entrer dans une relation dialectique avec ses interlocuteurs. De la culture républicaine qui fleurit outre-Jura, il paraît avoir retenu plus la majesté de l’Etat et le respect dû à ses servants que le plaisir de chantourner un argumentaire et de convaincre par la force du raisonnement et le pouvoir des mots.

Le pouvoir et la force de persuasion passent par la maîtrise du verbe. C’est un gros problème chez Pascal Couchepin, qui est tout le contraire d’un orateur né. Son discours est pauvre et rocailleux, sec et dépourvu de toute fioriture, son humour approximatif. Il est à cet égard la parfaite antithèse de son prédécesseur Jean-Pascal Delamuraz, dont l’expression tenait de la barbe à papa, par le volume et la consistance. Réaliser une interview avec le Vaudois était un exercice terrifiant. Le passage à l’écrit des périodes et des volutes qui faisaient ronfler le discours le réduisait à peu de choses. Avec Pascal Couchepin, c’est plutôt le contraire. Ses interventions sont souvent au discours politique ce qu’IKEA est à l’ameublement. Il faut monter soi-même, le mode d’emploi est imprécis et il manque souvent une vis ou un écrou. Le ministre de la santé laisse volontiers une phrase en suspens, un trou dans le raisonnement, une conclusion non formulée. C’est à l’auditeur ou à l’interlocuteur de compléter, si ce n’est d’interpréter.

Pascal Couchepin se tient à distance. On n’a jamais l’impression qu’il se met à la place des gens, qu’il essaie de comprendre leurs problèmes et leurs réactions. Dur avec lui-même, discipliné et pratiquant une stricte hygiène de vie, il attend apparemment des autres qu’ils en fassent autant sans faire d’histoires. Pascal Couchepin, et c’est sans doute là l’un des secrets de son impopularité, manque d’empathie, une lacune qu’il accentue par une forme d’agressivité, une certaine abrasivité de caractère, une inclination mal maîtrisée pour la provocation et les agaceries. Il est de ces gens qui ne se contentent pas d’avoir raison ou d’imposer son point de vue, il faut encore qu’il aplatisse l’adversaire ou le contradicteur en appuyant là où ça fait mal. « Il ne peut pas se retenir d’en rajouter une louche », commentait l’un des collaborateurs à l’époque où le ministre de l’économie avait des contacts parfois rugueux avec les paysans.

Il y a chez Pascal Couchepin, une volonté de distance, de prise de hauteur et de recul, une affectation de ne pas se mêler des jeux parfois puérils de la politique politicienne. Mais cette assurance se lézarde et même se brise dans une forme d’exaspération quand les faits, le Parlement, le peuple ou les journalistes, en particulier ceux de la « télévision d’Etat », ne lui donnent pas raison.

C’est ce qui est arrivé avec les difficultés qu’il a rencontrées au Département de l’intérieur. Pascal Couchepin serait peut-être aujourd’hui un autre homme s’’il avait choisi, après avoir fait le tour du Département de l’économie, les Affaires étrangères. Mais il avait trop envie de faire, de trancher, de réformer, de plier les choses et les hommes à sa volonté et il a choisi la difficulté, le défi que constituait la reprise du chantier laissé par Ruth Dreifuss. Il a probablement cru pouvoir y répéter ce qu’il avait fait à la présidence de Martigny et ce qu’il n’avait pas trop mal réussi à l’Economie, un parcours jalonné de réussites, de difficultés surmontées, de contradictions écartées et d’adversaires réduits au silence. Combien était-il fier de dire qu’il n’avait jamais perdu ni une élection ni une votation dans sa carrière. Une certaine gloriole ne lui était pas étrangère lorsqu’il s’agissait de célébrer un succès, comme par exemple le quasi blocage des primes d’assurance maladie l’an dernier.

Les faits se sont hélas montrés particulièrement têtus et les espérances ont été largement déçues. Le Parlement a fait une obstruction systématique aux projets d’ensemble, en particulier sur la révision de l’AVS, le parti radical n’a pas toujours été systématiquement sur la même ligne que son conseiller fédéral et surtout le peuple à refusé, comme les adversaires politiques du ministre de la santé et des affaires sociales, de voir que ce dernier travaillait sur le long terme. Il a donc remis l’ouvrage sur le métier par petits morceaux.

Certaines défaites ont dû être plus douloureuses que d’autres, à commencer par l’âge de la retraite, un échec amplifié à cause d’une erreur tactique de communication et d’une stupide provocation envers la presse. Ce fut mis à son débit et la débâcle radicale aux élections fédérales d’octobre 2004 lui fut généreusement attribuée. On sait qu’il en a souffert. Les derniers avatars de l’assurance maladie sont apparus prometteurs de l’estocade finale. On se demande si Pascal Couchepin a voulu répéter en 2008, avec un exercice qui ressemblait fort à un accord tacite avec le Vaudois Pierre-Yves Maillard, un autre socialiste pragmatique, le mode de fonctionnement qui lui avait réussi autrefois avec Peter Bodenmann. La brève accalmie sur front des primes était trompeuse et va se payer très cher cette automne. Cet échec, ajouté au sentiment d’avoir été lâché par tout le monde sur la révision devant sécuriser le financement de l’AI explique sans doute l’amertume qui transparaissait ces derniers mois, dans l’attitude et dans les propos de Pascal Couchepin.