Tué par l'émotion? Le drame du Grand-Pont, à Lausanne, a connu hier un prolongement tragique, avec un nouveau décès. Un homme de 59 ans, venu se recueillir à l'endroit où la voiture s'est précipitée dans le vide en entraînant ses victimes, s'est brusquement effondré. Cela s'est passé peu avant 15 h. L'homme, qui avait parlé auparavant avec plusieurs personnes, a selon toute vraisemblance été victime d'une crise cardiaque. Arrivés sur place, les policiers puis les secouristes ont tenté une réanimation par massage cardiaque avant de transporter l'homme au CHUV, où il devait décéder peu après.

Cet homme ne semble pas avoir de relation particulière avec l'une ou l'autre des victimes de la folle embardée de mardi dernier, qui a fait trois morts et huit blessés. Mais l'emplacement situé à l'extrémité du Grand-Pont, côté place Saint-François, là où la balustrade arrachée par la voiture a été remplacée par une palissade, est devenu le dépositaire de toute l'émotion des Lausannois. Les bouquets s'y accumulent, les messages, mais aussi des souvenirs variés parmi lesquels des animaux en peluche ou un éventail géant orné d'une caravelle. Des bougies et des fleurs se sont étendues sur le trottoir, jusqu'à orner tous les cercles de craie marqués par la police le jour du drame.

C'est à la pause de midi que l'affluence est la plus grande. Il y a des collègues des victimes, comme ces employées de banque qui ont été fauchées alors qu'elles étaient allées s'acheter des sushis. L'une est morte, les deux autres sont encore à l'hôpital. «Il l'a fait exprès», assure leur camarade de bureau, en expliquant à un jeune couple la trajectoire du véhicule. D'autres ne connaissent pas les victimes, mais étaient dans le coin ce jour-là, ont vécu les événements de plus ou moins près et en restent marqués, comme si quelque chose d'eux s'était accroché à cet endroit. «Moi aussi j'ai 22 ans et ma vie devant moi», dit cette infirmière, qui s'efforce de rallumer des flammes soufflées par le vent.

Les passants expriment de la pitié pour les victimes, ces jeunes femmes, cette fillette de 2 ans désormais sans mère; de la colère, voire des propos vengeurs contre le responsable du drame, «qui n'avait qu'à se suicider dans son coin» et qui, lui, est déjà sorti de l'hôpital. La brutalité des faits ressort. «La vie peut s'arrêter du jour au lendemain, n'attendez pas pour dire à vos proches que vous les aimez», conclut un message déposé par les proches de Cindy, l'une des jeunes victimes. Très fort aussi, le sentiment que «ça aurait pu être moi». Le Grand-Pont, tout le monde connaît, tout le monde y passe, ce qui avive sans doute la perception d'un drame collectif lausannois.

L'accident a bouleversé le quartier, fait remonter de vieux souvenirs, évoquer une tragique filiation: le grand-père de l'une des jeunes victimes avait vécu l'accident du bus des Transports publics lausannois écrasé par une grue, en 1982. La nationalité du chauffard meurtrier fait replonger la marchande de glaces dans son passé et les horreurs dont elle a été témoin lors de la guerre d'Algérie. «Mais sûrement qu'on va encore le plaindre», soupire-t-elle, tandis qu'une de ses clientes opine du chef. Il y a aussi ceux qui n'ont plus envie d'en parler. Comme ce commerçant voisin du drame qui a dû aller voir son médecin et qui n'a plus qu'une envie, tourner la page.

Dépassée par un afflux sans précédent de témoignages de sympathie, la police lausannoise a confié mardi au CHUV la centralisation de toutes ces marques d'intérêt, de manière à ce qu'elles ne restent pas sans réponse. Une telle organisation n'a pas de précédent. Il y a une masse de cartes et de lettres adressées aux victimes, dont les courriers de lecteurs de la presse vaudoise attestent également. Un compte postal a été ouvert pour les promesses de dons. De leur côté, les deux psychologues engagés dans le dispositif de «debriefing» ont écouté 35 personnes entre mardi et mercredi, essentiellement des témoins visuels, et restent disponibles si nécessaire.

«Je perçois quelque chose de nouveau dans cette expression émotionnelle des Vaudois, qu'on connaissait comme très réservés dans ce domaine», constate le pasteur Daniel Pétremand, aumônier au CHUV. Bien sûr, l'événement est brutal, et il contient autre chose que de la fatalité, ce qui suscite beaucoup de révolte et de colère. Mais, estime l'homme d'église, un tel drame fait aussi remonter des peurs latentes, liées à un manque de repères dans notre société.

Les églises protestante et catholique organisent ce vendredi une célébration œcuménique, à Saint-François, l'église toute proche du lieu du drame. Elle aura lieu à 18 h, mais les portes seront ouvertes dès 14 h, pour tous ceux qui voudront se recueillir et signer un livre ouvert. «Nous ne sommes pas des psychologues, mais nous portons également une parole, relève le pasteur Pétremand. Les gens ont moins besoin de pratique religieuse régulière, mais lors d'événements comme celui-ci, il se fait sentir.»