Elle est courageuse, Anne Lévy. C’est elle qui vient de succéder ce mois à Pascal Strupler en tant que directrice de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), le poste désormais considéré comme «le plus dur de l’administration fédérale» depuis le début de la pandémie de Covid-19. Bien avant la fin de la période de cent jours que respectent en principe les chefs d’office et les conseillers fédéraux avant de s’exprimer, elle a accepté de faire sa première intervention publique au Forum Santé du Temps et de L’Illustré. Elle est consciente que sa mission sera difficile, mais elle l’envisage sans appréhension particulière. «Je vais cultiver le dialogue avec tous les acteurs du système de santé pour que nous trouvions des compromis ensemble», a-t-elle déclaré.

Le 3 avril dernier, sa nomination est passée complètement inaperçue. Le ministre de la Santé Alain Berset l’invite certes à se présenter devant les médias, mais en plein pic de l’épidémie, ceux-ci n’ont d’yeux que pour «Mister Corona», Daniel Koch. Qui est donc cette Bernoise de 48 ans, que la crise sanitaire actuelle a incitée à entrer en fonction un mois plus tôt que prévu?

Après des études en sciences politiques à l’Université de Lausanne, Anne Lévy est vite devenue une spécialiste des questions de prévention. D’abord comme spécialiste des questions de drogue à la ville de Berne, puis comme collaboratrice à l’OFSP, à la tête de la section «Alcool et tabac». Elle passe ensuite des bords de l’Aar aux rives du Rhin – rien de plus logique. A Bâle, elle dirige le service de protection de la santé avant de reprendre les rênes des Cliniques psychiatriques universitaires (1200 collaborateurs), dont elle fait une institution ouverte.

Un pays en bonne santé

Ce jeudi, dans le cadre d’un forum entièrement numérique, Anne Lévy a dit toute sa confiance dans le système helvétique de santé. Le terrain est bien balisé grâce à la stratégie de «Vision Santé2030», un document que le Conseil fédéral a approuvé en décembre de l’an dernier.

«La crise du coronavirus a révélé à la fois les forces et les faiblesses de notre système», a-t-elle résumé. Côté forces: des soins de qualité, mais aussi un pays dont 80% des gens se déclarent en bonne, voire en excellente santé. «En Suisse, 80% des patients hospitalisés aux soins intensifs en sont ressortis vivants, contre seulement 63% aux Etats-Unis et 55% en Lombardie voisine», a-t-elle précisé.

Et côté faiblesses? La digitalisation, naturellement! Alors que la Suisse figure au 6e rang d’un classement mondial de la compétitivité numérique, elle végète en queue de classement dans le secteur de la santé par rapport aux autres pays de l’OCDE. «Nous avons pris du retard, c’est vrai, mais nous avons aussi fait de gros progrès ces derniers mois», tient à souligner Anne Lévy, qui cite l’exemple de l’application SwissCovid. «L’une des meilleures du monde», téléchargée par 2,5 millions de personnes dont 1,6 million l’ont activée.

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La numérisation sera certainement l’un des plus gros chantiers à empoigner. En témoigne un projet qui a pris beaucoup de retard, celui du dossier électronique du patient (DEP). «Il faut accélérer la mise en place de ce dossier, dont l’OFSP n’a pas suffisamment pris le lead», déclare Karin Perraudin, présidente du Conseil d’administration du Groupe Mutuel. Chef du service de médecine interne de l’Hôpital de La Tour à Genève, Omar Kherad abonde dans ce sens. «Je ne comprends pas qu’en Suisse un patient n’ait pas encore une carte lui donnant accès à son passeport santé. Les Etats-Unis et les pays scandinaves sont plus avancés à cet égard», remarque-t-il.

«Moins gestionnaire, plus visionnaire»

Le conseiller d’Etat neuchâtelois Laurent Kurth souhaite pour sa part que l’OFSP joue davantage son rôle de «stimulateur des réformes» dans la coordination des soins avec les cantons, dans la prévention et dans le renforcement du rôle des associations de patients, qu’il s’agit de placer au centre du système désormais. «Aujourd’hui, les patients ne peuvent même pas se faire assister dans le contrôle de leurs factures», déplore-t-il.

«L’OFSP doit devenir plus visionnaire et moins gestionnaire», a résumé le rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, Bertrand Kiefer: «Il faut créer une culture de la prévention et sensibiliser davantage le monde politique à cet enjeu», souligne-t-il. En Suisse, où 9500 personnes meurent encore chaque année des suites du tabagisme, la situation est «catastrophique» en matière de prévention.

Anne Lévy, qui a été présidente de la Fondation Addiction Suisse, ne dira certainement pas le contraire. La prévention fait partie des nouvelles priorités de la stratégie de santé 2030 du Conseil fédéral. La nouvelle patronne de l’OFSP est prête à assumer ce changement de paradigme. Il s’agit désormais de maintenir les gens le plus longtemps possible en bonne santé plutôt que de soigner des malades. D’agir donc en amont plutôt qu’en aval de la chaîne de santé.