«Gilles Marchand, c’est qui»? La question sort de la bouche de Matthias Aebischer, conseiller national (PS/BE), un ancien journaliste qui est aussi l’un des meilleurs connaisseurs du paysage médiatique suisse. C’est dire qu’en Suisse alémanique, l’actuel patron de la RTS doit encore étoffer son réseau. Le 8 novembre, le Conseil d’administration de la SSR l’a désigné pour succéder à Roger de Weck, une décision qui doit encore être approuvée par l’assemblée des délégués.

Un patron innovateur

Outre-Sarine, l’annonce que ce sociologue de formation – né à Lausanne mais ayant grandi à Paris – prendra la tête de la SSR en octobre 2017 a suscité quelques réactions de scepticisme. Est-ce vraiment le bon moment de nommer un Romand alors que c’est en Suisse alémanique que le service public subit un feu incessant de critiques? Pourtant, ceux qui ont pris la peine de le connaître n’en disent que du bien. Ainsi l’«Aargauer Zeitung» vient de publier un portrait très élogieux de lui.

D’ailleurs, c’est dans un climat semblable de tensions que Gilles Marchand a débarqué en 2001 à la Télévision suisse romande (TSR). Non seulement il est jeune (38 ans), mais surtout il vient de l’extérieur, du groupe Ringier – éditeur du Temps – plus précisément. Il connaît alors encore mal l’audiovisuel, mais il va s’y plonger avec la passion et la curiosité intellectuelles qui l’habitent. Bien avant les autres, il discerne les énormes défis qu’il faudra relever à l’heure de la révolution numérique. Il développe la présence de la TSR sur le net, puis enclenche dès 2010 le processus de convergence de la télévision et de la radio qui débouche sur la création de l’actuelle RTS.

Pour une collaboration avec les éditeurs privés

Pour Gilles Marchand, les chantiers ne manquent pas: avec les éditeurs privés que préside désormais Pietro Supino, il devra à la fois apaiser une relation qui s’est envenimée à l’annonce de la création de la coentreprise Admeira (avec Swisscom et Ringier). Sur le plan politique, il devra contrer l’initiative «No Billag» exigeant la suppression de la taxe radio-TV et persuader le parlement de la nécessité d’un service public fort et indépendant.

En tant que président des Médias francophones publics, il connaît les tendances mondiales. Quant à sa présence au sein de la Commission fédérale des médias, elle l’a familiarisée avec l’ensemble du paysage médiatique suisse. Gilles Marchand en a conçu vision claire et cohérente du rôle du service public, qu’il développe dans un ouvrage collectif * consacré aux enjeux médiatiques de la société numérique. Il s’engage en faveur d’une radio et d’une télévision généraliste destinée à tous les publics. Pas question donc de renoncer au divertissement et au sport, comme le réclament les détracteurs les plus farouches de la SSR. «Personne ne doit se sentir exclu des programmes», insiste-t-il.

Nombreux sont ceux qui jugent Gilles Marchand capable de relever les défis à venir. «Comme il vient du privé, il parle non seulement le même langage que les éditeurs, mais surtout il comprend leurs problèmes», témoigne un spécialiste des médias. Dans le livre susmentionné, il se fait l’avocat d’un modèle mixte de collaboration avec les privés: «Ne faudrait-il pas encourager le service public à générer des recettes dans le but de développer un marché publicitaire national et dynamique, quitte à redistribuer ensuite ces revenus à tous les acteurs du marché?», interroge-t-il. Poser la question, c’est y répondre.

* «Médias publics et société numérique»: Patrick-Yves Badillo, Dominique Bourgeois, Ingrid Deltenre et Gilles Marchand, aux Editions Slatkine.

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