Le président de la Confédération, Moritz Leuenberger participera à la Conférence de Nairobi sur le climat, qui débute la semaine prochaine. Avant ce déplacement, il livre ses impressions au Temps et s'exprime sur les dépassements de coûts au Gothard ainsi que sur la réforme du gouvernement.

Le Temps: Quels sont les enjeux de la conférence de Nairobi?

Moritz Leuenberger: Il s'agit principalement de trouver des solutions pour après 2012, lorsque la première période du Protocole de Kyoto se termine. Il faudra aussi réagir aux dégâts environnementaux déjà constatés à Tuvalu, au Bangladesh, ou chez nous, avec la fonte des glaciers.

- Pour cela, il faut convaincre l'économie que l'idée de Kyoto est aussi une chance à saisir. Avez-vous le sentiment qu'elle a compris cela?

- Les responsables des organisations économiques l'ont compris. Nous avons préparé la conférence de Nairobi à Rüschlikon (ZH) dans les locaux mis à disposition par Swiss Re. C'est une branche qui est très directement concernée par les changements climatiques. Et beaucoup d'autres cercles économiques sont touchés, comme l'économie pétrolière, qui se diversifie. Mais il est vrai que les PME ont parfois des objectifs à trop court terme, qui ne laissent guère de place à cette préoccupation.

- Le succès des bourses CO2 est-il la démonstration de cette prise de conscience?

- Ce commerce a été mis sur pied en collaboration avec l'économie. C'est un instrument de marché. En Suisse, c'est l'économie qui a voulu remplacer la taxe CO2 sur les carburants par un centime climatique. Ce n'est pas l'Etat qui l'a imposé. Je salue cette solution pragmatique. Mais on ne peut pas encore dire si c'est la voie à suivre.

- Les premiers résultats du centime climatique sont encourageants. Craignez-vous que cela ne mette en péril la taxe CO2 sur les combustibles?

- Franchement, non. Le Conseil national a décidé d'introduire cette taxe, le Conseil des Etats est entré en matière. Les derniers détails ne sont pas réglés, mais elle ne peut plus être sérieusement contestée.

- Partagez-vous l'opinion du gouvernement britannique, qui dit que les efforts faits pour diminuer les émissions nocives ne sont pas des dépenses mais des investissements?

- Cela a toujours été mon avis. Les Etats et les entreprises qui investissent dans ce domaine en profiteront.

- Aux Etats-Unis et à la Chine, dont les réserves envers Kyoto sont connues, pourrait s'ajouter un troisième pays: le Canada. Craignez-vous que ce pays ne sorte du processus initié à Kyoto?

- J'ai toujours regretté que les Etats-Unis n'aient pas signé le Protocole de Kyoto et j'ai perdu toute illusion à ce sujet, du moins avec le gouvernement actuel. Mais il y a d'autres moyens d'atteindre les mêmes buts. Je constate ainsi que certaines villes américaines et certains Etats ont envie de mener une politique climatique rigoureuse. Quant au Canada, je constate qu'il a été très actif jusqu'à maintenant. Il y a certes eu un changement de gouvernement, mais j'espère que cela n'entraînera pas de modification radicale de sa politique environnementale.

- La Suisse a choisi la taxe CO2 sur les carburants, dont les recettes seront redistribuées à la population par les primes d'assurance maladie. Pourquoi cette solution?

- On voulait une mesure qui touche le pollueur sans augmenter la quote-part de l'Etat, une «pure» solution d'économie de marché en quelque sorte. Pour réduire le CO2, il aurait peut-être été encore plus efficace d'investir ces recettes dans la promotion de nouvelles technologies énergétiques. Mais on ne va pas tout recommencer maintenant. On en reparlera peut-être plus tard. A Nairobi, je pense qu'il faudra réfléchir à une taxe CO2 globale dont les recettes serviraient à financer des mesures de prévention et d'adaptation. Les pays riches qui produisent du CO2 pourraient constituer un fonds à cette fin.

- On sait que la Suisse devra trouver de nouvelles solutions pour éviter une panne d'alimentation en énergie. On parle de centrales à gaz. Une telle solution est-elle compatible avec les objectifs de Kyoto?

- Clairement, non. Mais ce n'est qu'une solution transitoire et il faudra compenser les émissions de CO2 d'une manière ou d'une autre. Mais il n'y a pas d'autre solution transitoire. Le nucléaire n'en est pas une, car on ne peut pas construire une centrale du jour au lendemain. Les procédures sont longues, les résistances nombreuses et les voies référendaires ouvertes. Si l'on voulait poursuivre la voie nucléaire, il faudrait au moins régler la question des déchets, sans quoi il n'y a aucune chance de gagner une campagne référendaire. Pour moi, le principal effort doit cependant être porté sur l'efficacité énergétique et la promotion des énergies renouvelables. Par les économies d'énergie, nous pouvons réduire significativement le problème d'approvisionnement.

- Reste le nucléaire: la question des déchets est loin d'être réglée. Or, on vous reproche de ne pas véritablement chercher de solution afin d'empêcher la construction d'une nouvelle centrale.

- On me fait aussi le reproche inverse. On me dit parfois que je veux résoudre le problème des déchets pour pouvoir précisément construire de nouvelles centrales. Laissons ces questions tactiques de côté. J'ai la responsabilité de trouver une solution aux déchets nucléaires et de ne pas laisser ce problème aux générations futures.

- Le PRD, l'UDC, Axpo n'abandonnent pas le nucléaire, bien au contraire. Comment comptez-vous vous opposer à eux, vous qui êtes favorable à la sortie du nucléaire?

- La mission du Conseil fédéral est de combler la lacune énergétique et de montrer qu'il n'y a pas de solution simple pour résoudre la question. Je souhaite laisser toutes les possibilités ouvertes. S'engouffrer dans une seule voie, le nucléaire par exemple, c'est risquer un échec devant le peuple. Nous serions alors dans une grave impasse. Chaque solution a ses défauts: le CO2 pour les centrales à gaz, la sécurité et les déchets pour le nucléaire. Il faut également réfléchir aux autres possibilités. Ainsi, un développement volontaire de l'énergie hydraulique pourrait permettre de remplacer deux ou trois petites centrales nucléaires. Et la géothermie présente quelques espoirs.

- Les électriciens aimeraient savoir quand et dans quel type d'énergie ils pourront investir. Quand leur donnerez-vous une réponse claire?

- J'ai l'intention de transmettre notre rapport sur les perspectives énergétiques au Conseil fédéral en fin d'année ou au début de la prochaine. Cela ne veut pas encore dire que les électriciens sauront tout de suite ce qu'ils pourront faire. La situation est compliquée en Suisse, puisque l'Etat fixe les conditions-cadres et que l'économie est responsable de l'approvisionnement et des investissements.

- Ne faudrait-il pas laisser le marché décider seul?

- Non. L'Etat doit fixer les conditions-cadres pour les émissions de CO2, la sécurité, le traitement des déchets.