La puissante masse du château de Grandson, qui domine le bourg et le lac de Neuchâtel, est rendue plus écrasante encore par les échafaudages qui la recouvrent depuis peu. Cet emballage va perdurer pour de longs mois, le temps de permettre, enfin, la rénovation de toitures et de murs qui prennent l’eau.

Ce château a été construit dès le XIIe siècle par les glorieux seigneurs de Grandson, croisés et poètes. Il a été disputé par les Suisses et par Charles le Téméraire, qui le perdra définitivement lors de la célèbre bataille (1476). De par son volume construit, c’est l’un des plus grands châteaux de Suisse. Il a été reconnu monument d’importance nationale, au même titre que Chillon.

Mais la valeur de ce patrimoine contraste avec la précarité de sa structure juridique, du reste tarabiscotée à souhait. C’est à l’arraché que les responsables locaux du château ont fini par obtenir du propriétaire les moyens de financer ces indispensables travaux.

Le propriétaire? Depuis près de trente ans, la forteresse appartient à une Fondation pour l’art, la culture et l’histoire, dont le siège est à Küsnacht (ZH) et dans laquelle un homme est tout-puissant, Bruno Stefanini.

Si son nom n’est pas familier aux Romands, il figure dans les hit-parades de l’immobilier helvétique, en raison de ses multiples propriétés. Au rayon châteaux, Bruno Stefanini a aussi acheté Luxburg et Salenstein, sur le lac de Constance, ainsi que Brestenberg, en Argovie. On lui attribue par ailleurs la possession de 5000 logements, notamment dans sa ville de Winterthour. C’est encore lui qui a racheté, pour la sauver de la démolition, la tour Sulzer, qui fut l’enseigne triomphante du groupe industriel et qui est restée vide depuis.

Ce collectionneur a aussi amassé au fil des ans les tableaux de maître et les objets historiques, du testament de Napoléon au manteau du général Guisan. C’est aussi un personnage sui generis, sauvage, malcommode, fuyant les photographes. Il défraie régulièrement la chronique en Suisse alémanique: on ne compte plus ses démêlés avec les collectivités publiques, qui lui ont reproché de laisser ses bâtiments tomber en ruine.

Dans le fond, Grandson peut, en comparaison, se considérer comme chanceux. Après des années de réparations au coup par coup et au plus pressé, un audit financé par la région et montrant l’urgence d’agir a produit ses effets sur le propriétaire. «Soit nous rénovons, soit nous fermons», lui a-t-on dit en substance. François Payot, syndic de la petite cité vaudoise, se réjouit d’avoir décroché ainsi 7 millions de francs, sur les 8,7 millions que coûteront les travaux.

Ce faisant, la Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte met sur la table plus d’argent que sa part. Aux termes du contrat de vente de 1983, l’entretien du château est partagé par une autre instance, la Fondation du château de Grandson, responsable de l’exploitation du monument-musée. Mais celle-ci n’a plus les moyens de suivre. Elle a même dû vendre à la fondation alémanique la collection de vieilles voitures héritée de Georges Filipinetti, dont la fameuse Rolls Royce Phantom couleur crème de Greta Garbo. Cela lui a permis de reconstituer un capital qu’elle grignote pour couvrir les déficits annuels.

Bruno Stefanini, 88 ans, ne vient plus à Grandson, même s’il s’est réjoui d’avoir «un ascenseur pour ses 90 ans». «Le château lui tient beaucoup à cœur», assure Isabelle Messerli, curatrice de la Fondation pour l’art, la culture et l’histoire, qui sert d’intermédiaire avec le propriétaire. L’âge aurait rendu ce dernier plus conciliant, selon ses interlocuteurs vaudois, qui le décrivent comme un personnage rusé, de caractère difficile et boulimique quant à ses intérêts.

En trente ans, Bruno Stefanini n’a dormi que trois fois dans les appartements privés qu’il a le droit d’occuper. Pour montrer que le château, sous ses échafaudages, est toujours ouvert, une nouvelle offre touristique vient d’être lancée. La «Visite passe-muraille» donne justement accès à ce domaine réservé.

Un large couloir aux carreaux de terre cuite dessert les pièces dont la vue plonge sur le lac. D’une poésie fantomatique, le décor de cette enfilade reflète le goût romantique de son créateur, Godefroi de Blonay, dans les années 1920.

Du grand salon, un spectaculaire escalier à vis s’élève. On se croirait dans un château de la Loire, ce n’est que du béton armé. A l’intérieur du château, tout est, sinon faux, du moins reconstitué. La salle des Chevaliers date de 1935, tandis que l’on doit à Georges Filipinetti, maître des lieux à partir de 1956, les mises en scène de la salle de torture et des oubliettes – lesquelles auraient été en réalité un garde-manger. Quant à la charmante chapelle Renaissance, elle a été consacrée en 1961, pour le mariage du fils Filipinetti avec la fille des jouets Weber, se souvient Jean-Jacques Gudel, enseignant à la retraite et responsable des guides.

La Fondation du château de Grandson cherche à attirer davantage que ses 57 000 visiteurs annuels et à diversifier ses sources de revenu. Elle rêve de proposer au public des «nuits d’exception» dans les appartements privés.

Pour cela, elle devra encore s’entendre avec le propriétaire de Winterthour: «Grandson offre énormément de possibilités, juge Isabelle Messerli. Mais ce doit être un endroit de culture, pas un monument pour les events. Je ne vois pas du tout le concept.»

Sylvie Voirol, la nouvelle présidente de la fondation vaudoise, apprend avec toute sa bonne volonté à solliciter les sponsors. On prépare une demande au canton en vue d’un «apport régulier». Cela permettrait d’engager, au moins à mi-temps, un conservateur pour ce monument historique de premier plan.

www.chateau-grandson.ch

En trente ans, Bruno Stefanini n’a dormique trois fois dansles appartements qu’il a le droit d’occuper