Le ciel pleure sur Grattavache, en ce dernier jour du moi de mai. Ecrasé par de sombres nuages, balayé par un vent glacial, attaqué par des giboulées de grêle, le petit village (230 âmes) de la Veveyse fribourgeoise dégage une atmosphère irréelle. Morbide. Un décor de roman policier, où ces quelques maisons oubliées du reste du monde figureraient le lieu du crime.

Mort par asphyxie

Malheureusement, la fiction a été dépassée par la réalité. Dans la nuit de lundi à mardi, Grattavache a été le théâtre d'un drame horrible. Après minuit, une femme a donné la mort à son fils de 18 mois, décédé des suites d'une asphyxie due à une violence contre le cou, selon le rapport d'autopsie diffusé mercredi par le juge d'instruction Patrick Genoud.

L'alerte a été donnée mardi matin, peu avant midi. «Nous avons vu un hélicoptère de la Rega se poser à côté de la ferme voisine. Nous avons pensé à un accident», déclare un villageois. Des témoins ont ensuite assisté à un tragique défilé d'ambulances et de véhicules de la police. Des «messieurs à la carrure imposante» en sont sortis. Sûrement, pense-t-on, ils sont de la «secrète», comme on dit en pays fribourgeois. Un événement grave s'est produit, mais personne ne sait de quoi il s'agit au juste. Ce n'est que le lendemain, en écoutant la radio, que Grattavache a compris.

Selon le communiqué de la police, l'acte a été perpétré par une ressortissante thaïlandaise de 40 ans, qui vivait dans cette maison avec son compagnon, le père de l'enfant. Interpellée près du domicile familial, puis placée en garde à vue, elle a avoué son geste, sans être capable de l'expliquer, aux inspecteurs de la Sûreté qui l'ont interrogée.

Hospitalisation contrainte

Le drame se révèle être particulièrement complexe. En effet, souffrant de troubles psychiques, la mère de l'enfant a été hospitalisée vendredi passé à l'Hôpital psychiatrique de Marsens, avant de fuguer dimanche soir, puis de regagner son domicile lundi. La patiente était sous le coup d'une mesure de privation de liberté à des fins d'assistance.

Autrement dit, elle avait pris la direction de Marsens après qu'un médecin externe à l'institut l'eut examinée. En principe obligée d'y retourner, elle n'a pas voulu obtempérer. «Nous avons tout tenté pour qu'elle revienne, mais cela n'a pas fonctionné», explique le directeur médical adjoint, Patrick Perrenoud.

«Aucun présage»

Secret médical oblige, le praticien ne se montrera guère plus prolixe. Excluant toute négligence de l'établissement, il estime que les évaluations quotidiennes opérées sur la jeune femme ne laissaient présager aucune violence contre elle-même ou autrui. Elle avait même reçu la permission d'effectuer de petites promenades, «mais toujours accompagnée».

A Grattavache, les personnes interrogées sont évidemment sous le choc. Certes, peu de monde connaît cette Thaïlandaise, qui vit là depuis trois ans. A part quelques promenades avec le bébé en poussette, elle sort peu. Et il est difficile d'entamer une conversation avec elle, car elle ne parle pas le français. Avec son compagnon - le couple n'est pas marié -, c'est en anglais qu'ils communiquent.

Lui non plus n'est pas vraiment connu. Il est pourtant issu d'une «famille qui a toujours vécu au village». Son père, décédé il y a un an et demi, en a même été une figure marquante, revêtant les habits de syndic durant plus d'une décennie.

Aujourd'hui âgé de 41 ans, l'homme est décrit comme un personnage tranquille, «cool», amateur de moto, mais aussi introverti. Autant ses parents s'impliquaient dans la vie associative locale, autant il mène une existence en marge de la commune. On le voit partir à son travail le matin - il serait ingénieur dans une entreprise lausannoise qui commercialise des ascenseurs - et revenir le soir.

Comment a-t-il rencontré sa compagne? Nul n'a vraiment de réponse à apporter. Tout au plus saura-t-on qu'ils se sont rencontrés dans la région de Vevey, où elle avait trouvé un emploi.

Le couple vit dans la ferme familiale rénovée, où demeurent également la grand-mère du bébé et la belle-sœur de l'Asiatique, qui est mariée et a deux enfants. La famille est très soudée, voire un peu refermée sur elle-même, et semble développer peu de relations avec le voisinage.

Un fossé culturel

S'il est impossible d'expliquer le geste de la mère thaï, on peut imaginer qu'elle ait souffert de solitude. Grattavache, c'est un village à la mentalité campagnarde affirmée, à l'écart des principales voies de communication, où rares sont les locuteurs qui s'expriment dans la langue du commerce international.

Les journées étaient sans doute bien longues à l'ombre du Niremont, sommité qui domine ce vallon un peu encaissé du district de la Veveyse.

Selon Patrick Perrenoud, du reste, «les migrants confrontés à d'autres cultures peuvent subir des stress importants qui parfois provoquent des problèmes psychiques». De là à appeler cela une dépression, il n'y a qu'un pas...