Confrontée aux restrictions du budget 2005, la fonction publique vaudoise ne décolère pas. A travers une seconde journée d'action et de grève, elle a maintenu hier sa pression sur les négociations que ses représentants mènent avec le Conseil d'Etat. Le mouvement a surtout été suivi dans les écoles, mais aussi au CHUV et dans des centres médico-sociaux. En fin d'après-midi quelque 10 000 manifestants arpentaient pour la seconde fois en huit jours les pavés de Lausanne.

Peut-on poursuivre sur cette lancée? Alors que les négociations reprendront jeudi et vendredi, la question tarabuste les responsables syndicaux. En milieu de soirée, à l'issue d'une assemblée générale houleuse, on s'acheminait vers un «oui, si…». Majoritaires, les faîtières syndicales FSF et SUD, qui annoncent respectivement 8200 et 7000 adhérents, présentaient une résolution prévoyant une nouvelle grève le 10 novembre. Celle-ci serait toutefois confirmée – ou infirmée – le 28 octobre au terme d'une autre assemblée générale. Et le verdict dépendrait d'une évaluation des négociations. En face, le Syndicat des services publics (SSP) se montrait plus tranchant. Seul à avoir quitté la table des négociations, revendiquant 2500 membres, il réclamait sans attendre deux nouveaux jours de grève à agender aux 3 et 4 novembre. Sans guère de chances de les obtenir.

Surenchère? La division de la fonction publique vaudoise entre durs et pragmatiques n'est pas neuve. Elle a toutefois passablement changé de visage. La fracture de 1998 est en voie de résorption. La consensuelle FSF, que présidait Robert Vaucher, s'était alors vu amputer d'un tiers de ses membres par la fondation de SUD (Solidaires, unitaires, démocratiques) sous la houlette du très agissant Aristides Pedraza.

Aujourd'hui, Aristides Pedraza souligne que «la négociation est un des visages de la lutte» et «se félicite de l'évolution de certains secteurs de la FSF», citant son plus important membre, la Société pédagogique vaudoise (SPV), qui réunit quelque 3100 enseignants. De son côté, Jacques Daniélou, président de cette SPV, ne cache pas qu'il se sent «beaucoup plus proche de SUD qu'à une certaine période». Des plaies comme les divergences sur le statut du personnel, négocié en 2000, ont été cautérisées. Et l'on se retrouve sur une nouvelle combativité, portée par les restrictions budgétaires, mais dont les racines plongent aussi dans des relations plus harmonieuses entre les partenaires. Elue en 2003 à la tête de la FSF, Sylvie Winkler est plus portée à voir ce qui rassemble que ce qui divise. Dès son entrée en fonctions, elle a mis à son programme la culture de la collaboration avec les autres centrales. De SUD, elle dit: «Nous partageons les mêmes valeurs», et même l'isolement du SSP ne lui inspire que de très modestes critiques: «Pour une question d'image, il aurait sans doute été plus utile d'être unis.»

Les rôles syndicaux n'en restent pas moins soigneusement partagés. A la table des négociations, la FSF est seule à envisager de pouvoir signer un accord avec le Conseil d'Etat. Elle est aussi seule à se cantonner au domaine des conditions de travail. Si elle a obtenu l'allongement de la durée des négociations, et l'élargissement du périmètre de discussion au-delà des 51 millions, c'est pour évoquer la surcharge des fonctionnaires ou le paiement des jours de grève (lire ci-dessous). SUD est plus ambigu: «Pas question de signer quelque chose avec un centime perdu, un emploi de moins ou une prestation supprimée», martèle Aristides Pedraza. Le syndicat continue quand même à négocier, et formule des propositions alternatives, comme tailler dans les effectifs des cadres supérieurs de l'administration. «Je ne condamne pas, dit Jacque Daniélou, c'est une poussée qui permet des avancées.»

Reste le cas du SSP. Se plaçant non seulement sur le terrain de la défense des fonctionnaires, mais aussi de toutes les prestations de l'Etat, il n'a fait qu'un petit tour à la table des négociations. Ce qui ne l'empêche pas d'être le plus virulent, et d'attendre des troupes un effort de lutte allant jusqu'à la grève reconductible: «Nous avons une orientation différente», convient l'un de ses permanents, Gaétan Zurkinden. Dans les autres centrales on s'insurge contre une lutte «politique».

La division la plus profonde est sans doute dans l'évaluation des capacités de lutte de la fonction publique. Si le SSP manifeste une volonté d'en découdre dans laquelle perce celle de secouer l'Etat, SUD et la FSF sont plus mesurés. La seconde fédération surtout, avec sa grosse composante enseignante, craint un mouvement qui dépendrait beaucoup des profs, comme jusqu'ici. Avec le double désavantage de mettre un seul secteur public sous les projecteurs, tout en mécontentant sérieusement la population. Hier en milieu de journée, les SMS reçus par la Radio romande faisaient état de peu de compréhension pour les écoles fermées.