Le succès aérien du tacticien Ueli Maurer

Gripen L’acquisition de l’avion est traitée mardi par les Etats

Le ministre de la Défense devrait cueillir enfin sa première victoire

La piste est déminée pour Ueli Maurer et ses 22 avions de combat Gripen. Mardi, devant le Conseil des Etats, le ministre de la Défense devrait enfin obtenir son brevet de tacticien en chef et un premier feu vert pour le décollage du contrat de 3,126 milliards avec la Suède.

Etrillé dans les médias, recalé régulièrement par ses collègues du Conseil fédéral, houspillé jusque par la droite parlementaire et quelquefois par son propre parti, l’UDC, Ueli Maurer a su habilement éliminer obstacles et adversaires.

On est toutefois loin encore de la victoire finale. Car le dernier mot reviendra au peuple. Mais les unes après les autres, les commissions parlementaires, comme celle des Finances du Conseil national vendredi, approuvent le projet.

«Une habileté politique. Sous ses airs de papy cycliste, il cache une intelligence tactique. Une capacité à contourner les obstacles, à isoler ses adversaires. Il y a chez lui de la ruse et de la patience du paysan, mais aussi le pragmatisme, sans trop de scrupules, du chef de parti», soupire, un brin admiratif, un adversaire politique.

Sa grande force, c’est la simplicité. Son message doit être compris par Mme Müller ou M. Dupont. Ancien patron de l’UDC, il connaît à fond le terrain de manœuvre.

Il y a quelques mois encore, personne n’aurait donné très cher des chances d’Ueli Maurer. «Rarement un projet aura été aussi mal piloté, tiré de tous côtés, accumulant toutes les oppositions», disaient aussi bien militaires que politiques. Les pilotes, qui auraient préféré le Rafale de Dassault, grommelaient. Devant une commission parlementaire, un ingénieur d’armasuisse avait comparé le Gripen à un couteau tout juste bon à couper de la ficelle.

Les parlementaires des commissions de politique de sécurité exigeaient davantage de garanties industrielles et commerciales. Et même Philipp Müller, nouveau président du PLR, menaçait de renvoyer tout le projet au Conseil fédéral si quatre conditions, dont une garantie de l’Etat suédois, n’étaient pas remplies.

Tout ce monde a intégré le message: ce sera le Gripen sinon rien.

Autour d’Ueli Maurer, trois hommes clés. Jürg Weber, chef du projet «Remplacement du F-5 Tiger» chez armasuisse. Il vient de partir à la retraite. Un ingénieur et technicien hors pair, surnommé «Dieu». Une longue expérience des programmes d’acquisition d’armement. Il était déjà chef de projet lors de l’achat des F/A 18 au milieu des années 1990.

Ueli Maurer, ancien commandant d’une troupe cycliste, s’est entièrement reposé sur lui. Lorsque le ministre disait «mes spécialistes», c’était en fait au seul Jürg Weber qu’il faisait allusion. On sait que c’est lui qui a convaincu Ueli Maurer de repêcher le Gripen.

Le stratège politique, c’est Christian Catrina, ambassadeur et chef de la politique de sécurité au DDPS. C’est l’homme des contacts avec la Suède. Un esprit capable d’anticiper les réactions de l’adversaire ou du contradicteur.

C’est lui qui a eu l’idée de passer un contrat directement avec l’Etat suédois. En août 2012, au moment précis où la sous-commission parlementaire chargée de suivre l’acquisition du Gripen présentait ses exigences en matière de calendrier et de coûts, il désamorçait la bombe allumée par les parlementaires en exhibant un contrat signé peu auparavant avec le gouvernement suédois. Ce jour-là, à la caserne de Thoune, Ueli Maurer a renversé le jeu en sa faveur.

Enfin, il y avait Markus Gygax, chef des Forces aériennes. Sa mission: aligner et apaiser les pilotes.

Ueli Maurer s’était réservé les partis politiques. La gauche, socialistes et Verts, était impossible à convertir; la droite nationaliste, autour de Christoph Blocher, hostile à toute dépense qui se ferait au détriment de l’armée de milice. C’est donc sur le centre, démocrates-chrétiens, libéraux-radicaux, vert’libéraux, que le conseiller fédéral a concentré ses efforts. Avec un argument imparable: les retombées économiques et en emplois sur les cantons conservateurs de Suisse centrale où se situent les industries – Ruag, Pilatus – les plus susceptibles de bénéficier des affaires compensatoires.

C’est pourquoi, dans le courant 2012, les coups de semonce de Philipp Müller l’ont déstabilisé. Mais Ueli Maurer a toujours su se faire des alliés chez les conservateurs du centre droit. Passé maître dans l’art des faux-semblants, il a toujours eu deux fers au feu. En 2010, le Conseil fédéral avait décidé de repousser l’achat d’un nouvel appareil après 2015. Mais, alors qu’il semblait se ranger aux décisions du gouver­nement, ses collaborateurs coordonnaient avec quelques parlementaires une opération pour contraindre le Conseil fédéral à relancer le processus sans attendre et à faire passer le budget de la Défense à 5 milliards.

Ueli Maurer aura été aidé par la non-réélection du seul parlementaire capable de lui tenir tête, le Vert Jo Lang. Il n’y a plus au parlement de contradicteur spécialiste de l’armée capable de mettre Ueli Maurer en grosse difficulté.

Le choix même du Gripen, qui s’est fait après une longue séance avec ses conseillers habituels, Markus Gygax, Christian Catrina et Jürg Weber, illustre bien la capacité d’Ueli Maurer à s’arranger avec ses propres règles. Alors que l’évaluation des deux concurrents, Rafale et Eurofighter, reposait sur des appareils existants, le Gripen a été récupéré grâce à un appareil fictif. Soit la version E existante, «mais suffisante à la condition que le constructeur améliore 98 points». Et pas des moindres, moteur plus puissant, réservoirs agrandis, nouveau radar, etc. Un nouvel avion qui n’a pas encore volé, se sont inquiétés les députés; une évolution d’un appareil déjà engagé dans plusieurs forces aériennes, selon Ueli Maurer.

Si le ministre s’est très vite rallié à l’appareil suédois, c’est en raison de ses coûts d’achat et d’entretien nettement inférieurs. Ce qui permettait de rassurer les Forces terrestres et les partisans de l’armée de milice qui craignaient que celle-ci soit sacrifiée pour une arme trop technologique. L’autre raison est politique. Avec la Suède neutre, la Suisse peut envisager une coopération militaire plus poussée. Ueli Maurer rassure ses amis de l’UDC.

«Passé maître dans l’art des faux-semblants, Ueli Maurer a toujours eu deux fers au feu»