Asile

Dans les Grisons, les clés de l'emploi des réfugiés 

Souvent citée en modèle, l’intégration à la mode grisonne repose sur des cours de langue intensifs, des contacts étroits avec les employeurs et un accompagnement individuel. Résultat: les réfugiés qui travaillent sont beaucoup plus nombreux que dans le reste du pays, la Suisse romande en particulier

Dans l’établissement médicosocial Casa Fiora, dans le petit village de Zizers, aux Grisons, les photos des infirmières et aides-soignantes sont affichées sur le mur à l’entrée. Beaucoup de noms à consonances helvétique, allemande, d’Europe du Sud, de l’Est. Et une exception: Jirom, 39 ans, réfugiée érythréenne, qui a signé début juillet son premier contrat de travail, depuis son arrivée en Suisse début 2015.

Avant d’obtenir ce poste, elle a accompli une année de stage à Casa Fiora, durant lequel elle a reçu une formation d’auxiliaire de santé de la Croix-Rouge. En Erythrée, lorsqu’elle était enrôlée dans le service militaire national obligatoire, elle a vu des jeunes hommes mourir des suites de graves blessures. Aujourd’hui, elle soigne des personnes atteintes de maladies chroniques ou de démences liées au grand âge. Elle fait leur lit, les aide à se laver, se lever, à marcher, à manger.

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Un engagement qui suscite des éloges

Alors qu’elle accompagne Berta aidée de son déambulateur, elle passe ses doigts dans les cheveux bouclés de la vieille dame. «En Erythrée, il n’y a pas d’institution pour les personnes âgées. Chacun s’occupe de ses aînés», remarque-t-elle. Au travail, elle a dû apprendre à regarder ses interlocuteurs dans les yeux, un geste considéré comme impoli dans sa culture, dit-elle, en guise d’exemple d’adaptation que sa nouvelle vie a exigée d’elle.

Susann Wittwer, directrice du centre Casa Fiora, ne tarit pas d’éloges à son égard: «Il n’a pas fallu longtemps pour constater sa détermination à travailler. Jirom inspire confiance, ce qui compense largement ses lacunes en allemand.» L’Erythréenne, mère de trois enfants de 16, 11 et 9 ans, fait partie des 817 réfugiés avec un permis B qui travaillent dans les Grisons, soit 37,1% de toutes les personnes possédant le même statut, contre 27,4% en moyenne suisse. L’une des clés de ces résultats se trouve du côté du service de l’intégration du canton des Grisons, à Coire.

Nous accompagnons les réfugiés pas à pas dans leur recherche et mettons tout en œuvre pour qu’un maximum d’entre eux trouvent un emploi.

Christoph Buschor, job coach au service de l’intégration cantonal

Dès qu’une personne reçoit une décision des autorités – permis B si elle obtient le statut de réfugié, permis F en cas d’admission provisoire – elle entre dans le giron de ce service, doté de quatre job coachs. Parmi eux, Christoph Buschor: «Nous accompagnons les réfugiés pas à pas dans leur recherche et mettons tout en œuvre pour qu’un maximum d’entre eux trouvent un emploi.» Alors que les demandes d’asile sont en baisse de 14,3% au premier semestre par rapport à la même période de l’an dernier, comme l’a annoncé le SEM vendredi, l’activité du service d’intégration, elle, ne faiblit pas. De nombreuses personnes arrivées lors du pic de 2015 cherchent en ce moment un emploi.

Contact constant avec de nombreux employeurs

Principaux obstacles: la langue et la qualification. «Seul un quart environ des personnes issues de la migration possède une formation», souligne Christoph Buschor. Le nouvel arrivant suit d’abord des cours de langue intensifs durant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’il atteigne le niveau A2. Puis son parcours, son profil et ses compétences sont évalués lors d’un entretien, qui doit permettre de l’orienter dans un secteur professionnel. Le service d’intégration est en contact étroit et constant avec de nombreux employeurs, petits et grands, du canton. «Nous n’excluons aucun domaine d’activité», précise Christoph Buschor. Les premiers pas se font en général sous la forme d’un stage de quatre, six mois, parfois davantage. Durant cette période, il reçoit un «bonus» de 300 francs à son forfait d’entretien.

«C’est peu, mais c’est un passage essentiel, qui permet de mettre le pied à l’étrier. Le stage permet d’évaluer les compétences professionnelles d’un candidat à un poste et le chemin qui lui reste à parcourir. Et même s’il ne permet pas de décrocher une place immédiatement, il ouvre des portes», ajoute-t-il. Dans le meilleur des cas, le stage conduit à un engagement, comme pour Jirom. Ou il débouche sur une place d’apprentissage. Mais parfois, les réfugiés ne disposent pas du bagage nécessaire pour suivre une formation professionnelle classique.

Alternative à l’apprentissage: le salaire partiel

Pour ces personnes, les Grisons ont adopté depuis trois ans un nouveau système pilote: Teillohn (salaire partiel), qui fait l’objet d’une évaluation par la Haute Ecole de Lucerne. Cette voie s’adresse à ceux qui ne possèdent ni les qualifications nécessaires à un poste, ni les compétences linguistiques ou la formation requise pour un apprentissage. Durant dix-huit mois, maximum deux ans, l’intéressé reçoit un salaire progressif, moins élevé que le revenu minimum en vigueur dans la branche, jusqu’à ce qu’il obtienne les compétences requises.

Comment éviter le risque de dumping salarial? «Ce système a reçu l’approbation des syndicats, des associations économiques et du Conseil d’Etat. Il ne fonctionne que si la personne peut acquérir une formation», répond Christoph Buschor. Ce dont les job coachs doivent s’assurer. Et de préciser: «80% des personnes qui sortent de ce programme ont trouvé une place sur le marché du travail. C’est un modèle d’avenir. Saint-Gall l’a déjà adopté. Nous espérons que d’autres cantons s’en inspireront.» Le Conseil d’Etat grison livrera le bilan de ce projet pilote en automne.

Jeudi dernier, une douzaine de réfugiés étaient réunis dans le jardin au pied de la maison qui abrite le service d’intégration, pour célébrer l’obtention de leur CFC. Hamid, 26 ans, a travaillé durant plus de quatre ans dans une usine de fabrication de viande séchée pour 3000 francs par mois, avant de décrocher une place d’apprentissage dans l’entreprise Ems-Chemie, dirigée par Magdalena Martullo-Blocher, conseillère nationale UDC et fille de Christoph Blocher. Dans ce grand canton, droite, gauche, syndicats et patrons semblent tous unis sur le principe de l’intégration des étrangers par le travail.


Les taux d'occupation par canton

Les requérants d’asile ont l’interdiction de travailler durant les trois premiers mois après leur arrivée en Suisse. Chaque canton est libre de mener sa politique de l’emploi et affiche des taux d’occupation très variés. Les Grisons affichent des taux d’occupation élevés dès la première phase de l’asile. Selon les données du SEM, 17,5% des requérants en attente d’une décision travaillent aux Grisons en 2018, contre 5,2% en moyenne nationale (Genève: 6,9%; Vaud: 7,1%; Valais: 6,2%; Fribourg: 0,3%; Neuchâtel: 8,5%; Jura: 0%). «Si un requérant trouve un travail, il obtient une autorisation sans peine en l’espace d’une semaine», souligne Christoph Buschor, job coach au service de l’intégration cantonal.

Autre particularité citée comme un facteur incitatif: tant qu’il n’a pas d’emploi, un demandeur d’asile doit loger dans un centre pour requérants durant les sept premières années après son arrivée. 

Une fois que les requérants ont obtenu un statut, ils sont pris en charge par le service d’intégration. Parmi les personnes avec le statut de réfugié reconnu (permis B), 37,1% travaillent, toujours selon les chiffres du SEM pour 2018. En comparaison, 16,4% des réfugiés travaillent dans le canton de Vaud, 11,2% à Genève, 16,9% en Valais, 21,1% à Fribourg, 18,8% à Neuchâtel, 18,7% dans le Jura. Après cinq ans de séjour, ce taux grimpe à 60% aux Grisons, alors qu’il augmente peu dans les cantons romands, et stagne autour de 30% dans l’ensemble de la Suisse. Enfin, parmi les étrangers admis provisoirement, avec ou sans titre de réfugié, avant leur septième année de séjour, les Grisons comptent 37% d’actifs, contre 31,4% en Suisse.

(C.Z.)

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