Développement 

Dans les Grisons, le val Calanca se bat contre l’exode de ses jeunes

Menacée par le dépeuplement, la vallée grisonne investit dans le logement, une denrée rarissime en montagne, pour attirer les jeunes familles. Une initiative saluée

Malgré la pluie, la vue est spectaculaire. Des vallées vert pomme à perte de vue, tellement à pic qu’elles semblent presque verticales. Nous sommes à 850 m d’altitude, devant la Chancellerie communale de Calanca, une vallée latérale du val Mesolcina, dans les Grisons italiens. Dans le bâtiment voisin, un restaurant, un comptoir postal et un magasin général sont gérés par une seule personne. Sauf l’été où elles sont deux, lorsque la vallée se remplit d’excursionnistes tessinois, milanais et alémaniques.

En janvier 2015, quatre micro-communes de la vallée ont décidé de fusionner. «Certaines comptaient 30 ou 40 habitants, elles étaient de toute façon vouées à disparaître», explique Rodolfo Keller, le maire de la nouvelle Calanca. La fusion faisait partie d’une stratégie pour lutter contre le dépeuplement de la vallée. Chemin faisant, 2 millions de francs ont été économisés et alimentent une fondation visant à revitaliser la commune.

Une étude en 2014: Ces régions suisses menacées de dépeuplement

Une population passée de 221 à 191 habitants en 35 ans

A Calanca, la population vieillit et décline. En 1980, il y avait encore 221 personnes, elles ne sont plus que 191 aujourd’hui. Cinq enfants fréquentent la seule école primaire de la vallée, trois autres sont en âge préscolaire. Dix trajets de bus – avec un changement – assurent quotidiennement la liaison avec Bellinzone, le centre le plus proche. Les rentrées financières dont dépend l’administration communale proviennent essentiellement des salaires des habitants qui travaillent en ville, et de l’AVS.

«Si rien n’est fait pour retourner la tendance, la vallée mourra», assure Rodolfo Keller. Mais l’espoir est permis, Calanca a plusieurs atouts. D’abord la proximité d’un centre urbain, contrairement à d’autres vallées. En voiture, Bellinzone est à 20 minutes et l’aéroport international de Malpensa à une heure. Et, même si en hiver c’est seulement pour quelques petites heures par jour, la vallée est ensoleillée toute l’année.

Le maire a son plan: rénover et louer à prix avantageux

Autre ressource de taille: son maire. Polyglotte et d’origine alémanique (l’allemand est un avantage important au moment de négocier avec les autorités grisonnes), Rodolfo Keller vit dans la vallée depuis sa retraite, en 2003. Ingénieur en électricité ayant travaillé pour IBM avant de diriger une entreprise de logements sociaux, il a été maire d’Illnau-Effretikon (ZH) et de ses 15 000 habitants pendant un quart de siècle. Et il a un plan.

L’accès au travail n’est pas le problème majeur de Calanca, la capitale tessinoise étant à 20 km. La principale raison pour laquelle les jeunes ne s’y installent pas est l’absence d’offres d’appartements à louer. «Ici, il y a beaucoup de propriétés vieilles de quelques centaines d’années, mais elles sont en mauvais état et peu adaptées aux besoins d’une jeune famille», explique le maire. Avec l’argent de la fondation, la commune compte acheter jusqu’à une dizaine de maisons, les rénover et les louer à prix avantageux.

Rodolfo Keller mettrait sa main au feu qu’une demande existe. Des obstacles doivent cependant être surmontés. «Le 1er Août, on entend de beaux discours sur l’importance de l’Arc alpin, essence de l’identité nationale, mais dans la réalité les lois sont faites pour les centres», déplore-t-il. Contrairement au Tessin, où les autorités sont plus arrangeantes, à Coire les fonctionnaires suivent le règlement à la lettre, ne tenant pas compte des cas spéciaux et excluant les dérogations.

Dans l’Emmental: Le pays où les écoles meurent

Des normes qui deviennent absurdes dans ce contexte

Un exemple parmi tant d’autres: les normes de l’épuration des eaux. «A Calanca, nous sommes 6 habitants par km² – la moyenne suisse est de 200/km². Appliquer les mêmes normes que dans les centres urbains est absurde – d’autant plus que notre fleuve, la Calancasca, est le plus propre du canton – en plus de représenter des coûts insoutenables.» Les organisations environnementales constituent aussi une entrave.

Il y aurait, par exemple, la possibilité de construire ici de petites centrales électriques, sans détériorer les environs, mais à cause des pressions des écologistes c’est presque impensable, explique le maire. «Il y a une grande tendance à vouloir maintenir les vallées comme des musées, mais pour survivre un minimum de développement est indispensable.»

Qu’est-ce qui motive ce septuagénaire à se battre pour redynamiser son coin de pays d’adoption? «L’amour», bien sûr, mais aussi la conviction que la Suisse a besoin de ses vallées. Pour le bois, l’énergie, l’alimentation. «On calcule à court terme qu’importer des aliments du Brésil – où les forêts sont décimées – est moins cher que faire monter nos vaches à l’alpage», regrette-t-il. Si on laisse la vallée à elle-même, la forêt prendra rapidement le dessus. «Aucun politicien n’a le courage de décider d’abandonner les vallées mais, à ce rythme-là, c’est ce qui risque d’arriver, sans qu’une décision claire soit prise.»


«Le dépeuplement des vallées suisses n’est pas irréversible»

Directeur du Groupement suisse pour les régions de montagne (SAB) et géographe de formation, Thomas Egger travaille à renverser la tendance.

Que pensez-vous de l’initiative de Calanca?

Elle est excellente. Chaque vallée possède un ou plusieurs potentiels. Elle doit identifier ses atouts spécifiques, puis foncer à plein. Prenez l’exemple de la vallée grisonne de Lumnezia, qui se mourait dans les années 80. Elle a développé un tourisme de niche, créé des lacs et des labels. Quarante ans plus tard, c’est un succès. Elle a maintenu le niveau de sa population, tout en créant de la valeur ajoutée économique. Le Pays-d’Enhaut, dans le canton de Vaud, avait perdu le tiers de sa population entre 1930 et 1980. Depuis, grâce à des stratégies bien ciblées, la démographie s’est stabilisée.

Comment retenir les jeunes dans les vallées?

D’abord, le dépeuplement ne concerne pas toutes les vallées suisses. Ce sont surtout les vallées latérales sans pôle de croissance et vouées à la monoculture agricole ou touristique qui souffrent. Le vieillissement de la population, la perte des emplois et des services publics constituent un cercle vicieux. Equipons la montagne d’un réseau internet à haut débit. Le potentiel digital permet de travailler depuis n’importe où, à condition de disposer de l’infrastructure. Selon une étude menée par le SAB en 2014, trois quarts des jeunes natifs auraient souhaité retourner dans leur vallée après leurs études. Faute d’emplois et d’appartements à louer – les locations sont rares en montagne –, ils s’installent plus près des centres urbains.

La Confédération devrait-elle épauler davantage les vallées?

Absolument, l’administration fédérale ne s’engage pas assez. Certains cantons, comme le Tessin qui a introduit un programme de relance des régions dites à «bas potentiel», le font très bien, mais méritent d’être soutenus. Du coup, les initiatives comme le Prix montagne sont d’autant plus importantes. Décerné par l’association Aide suisse aux montagnards et notre groupement, celui-ci remet 40 000 francs à des habitants qui, durant au moins trois ans, ont produit de la valeur ajoutée, créé des emplois ou favorisé la diversification économique dans leur région. Nous avons aussi lancé en 2015 un label pour les communes de montagne cherchant à répondre aux besoins de leurs jeunes, de façon à prévenir l’émigration. Jusqu’à présent, 12 communes sont labellisées. Ces formules donnent de la visibilité à nos entrepreneurs, montrant que ces régions sont innovantes.

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