Neuchâtel

Le grounding d’Hôpital neuchâtelois

Laurent Kurth a perdu son pari, celui de passer d’une logique de dispersion hospitalière à une centralisation des soins aigus à Neuchâtel et la construction d’un hôpital de réadaptation à La Chaux-de-Fonds. Le peuple lui a préféré l’initiative des Montagnes pour deux hôpitaux autonomes

Décidément, les scrutins cantonaux de fin de législature traumatisent le canton de Neuchâtel. En septembre 2012, le peuple rejetait le projet de Transrun, une liaison ferroviaire souterraine devant relier Neuchâtel à La Chaux-de-Fonds. En février 2017, à moins de deux mois des élections cantonales, sans trop se soucier de l’incohérence de son vote, le corps électoral neuchâtelois a validé deux modèles hospitaliers pourtant opposés, l’un centralisateur des soins aigus à Neuchâtel et de la réadaptation à La Chaux-de-Fonds, l’autre prônant deux hôpitaux régionaux autonomes. Un double oui surprenant, qu’il a fallu départager par une question subsidiaire. Pour 1265 voix (30 122 contre 28 857, participation de 46,6%), l’initiative des Montagnes en faveur de deux hôpitaux autonomes l’a emporté.

Très affecté, à l’instar de ses collègues du Conseil d’Etat, le ministre de la Santé, Laurent Kurth, a osé la formule forte de «grounding d’Hôpital neuchâtelois». Le scrutin sonne le glas d’une construction mise en place en 2005, qui fédérait les sept hôpitaux d’alors du canton. HNE a vécu, il devra être remplacé par une autre structure, double, dont personne ne connaît encore les contours.

Canton déchiré

A l’instar d’une campagne haineuse, portée essentiellement par les initiants en faveur de deux hôpitaux et les autorités des villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds (elles ont mis 40 000 francs dans l’opération et des collaborateurs des administrations), le résultat débouche sur un canton déchiré. Toutes les communes du Haut, ainsi que La Côte-aux-Fées, ont massivement voté pour l’initiative, à 84% au Locle et à La Chaux-de-Fonds. Les communes des vallées et du Littoral ont soutenu le programme gouvernemental, mais dans des proportions moindres.

De manière surprenante, des électeurs du Bas du canton, en plus d’avoir voté pour les deux textes, ont préféré la formule à deux hôpitaux, vraisemblablement par peur des coûts du projet gouvernemental, mettant de fait aussi en difficulté l’hôpital de Neuchâtel.

Victoire des Montagnes

Les Montagnes peuvent jubiler. Leur «SOS» aux flambeaux lancé à la Vue-des-Alpes a porté. La défense de l’hôpital, c’était un cri pour ne pas tout perdre, les Montagnes refusant de croire dans le projet gouvernemental, malgré la promesse de construire un nouvel hôpital de réadaptation, avec une policlinique, pour 175 millions de francs. Les exécutifs professionnels du Locle et de La Chaux-de-Fonds, très impliqués dans la campagne (à l’inverse du gouvernement cantonal et des partis politiques, sur une retenue excessive), saluent «la cohérence des citoyens» qui avaient déjà voté en 2013 en faveur d’un équilibre hospitalier. Equilibre impossible à tenir, avait dû décréter Laurent Kurth, suivi par une majorité du Grand Conseil, contraint d’élaborer un projet centralisateur soumis au peuple et envoyé à la corbeille.

Le ministre socialiste reste candidat à sa propre succession le 2 avril, comme ses quatre collègues du gouvernement. Il s’imagine même réélu en affirmant qu’il devra trouver comment réaliser, «ces prochains mois», l’initiative acceptée. Avant cela, Laurent Kurth craint une hémorragie dans le personnel médical et soignant d’HNE, qui s’est beaucoup investi dans la construction du projet centralisateur, qui se réjouissait d’avoir une perspective, et qui se retrouve devant une page presque blanche, l’initiative ne précisant pas comment réaliser deux hôpitaux généralistes, sinon en exhibant le modèle de l’hôpital voisin de Saint-Imier.

«Nous sommes face à de grandes incertitudes»

Jean-Nath Karakash, président du conseil d’état neuchâtelois

Déjà en retard dans les nécessaires réformes hospitalières, Neuchâtel évacue d’un vote douze ans de tentatives souvent difficiles d’organisation hospitalière à l’échelle cantonale et deux ans de travaux intensifs pour centraliser les soins et s’assurer de masses critiques suffisantes. Tout devra être repensé. «Nous sommes face à de grandes incertitudes», commente diplomatiquement le président du Conseil d’Etat Jean-Nath Karakash.

Vote émotionnel

S’appuyant sur un dossier cantonal complexe, le vote hospitalier a d’abord été un vote émotionnel de défense de La Chaux-de-Fonds, troisième ville de Suisse romande avec 39 000 habitants qui ne s’imaginait pas sans hôpital de soins aigus. La formule a galvanisé les électeurs du Haut, elle a aussi séduit dans le Bas. Quitte à déboucher sur un programme hospitalier illusoire, qui risque de coûter autrement plus cher que celui de «HNE demain», déjà jugé hors de prix par certains.

Malgré le déchirement majeur induit par le scrutin, autant que Conseil d’Etat que les vainqueurs du Haut lancent un appel à l’unité cantonale. Les conseils communaux du Locle et de La Chaux-de-Fonds estiment même que le résultat doit «donner un nouvel élan au concept un canton – un espace».


Commentaire. Chaos à Neuchâtel

C’est l’histoire d’un canton dynamique et innovant industriellement avec paradoxalement un taux de chômage et d’aide sociale record, qui fait tantôt un pas en avant et tantôt deux en arrière. Avec beaucoup de volontarisme, imposant un rythme peut-être trop soutenu, mais tellement nécessaire, le Conseil d’Etat élu en 2013 a mis Neuchâtel sur les rails d’une réforme culturelle majeure: considérer le canton comme un unique espace et sortir des logiques de défenses d’acquis régionaux surannés.

Ce dimanche, comme en 2013 lorsqu’il rejetait le Transrun, Neuchâtel a reculé en repoussant le programme ambitieux de réorganisation hospitalière de Laurent Kurth et en lui préférant l’illusoire maintien de deux hôpitaux généralistes pour deux petites villes distantes de 25 kilomètres. Si elles ont su mobiliser pour remporter un succès défensif, les Montagnes ont peut-être plus perdu que gagné ce week-end, La Chaux-de-Fonds en particulier, qui a refusé de voir un potentiel de développement avec un hôpital de réadaptation.

Neuchâtel se retrouve en situation de chaos. Dans le dossier hospitalier où le canton est déjà celui qui consacre le plus d’argent public pour maintenir ses structures à flot. Institutionnellement ensuite: tout indique que la décision de ce dimanche ne pourra pas être appliquée, à moins de se satisfaire de dispensaires ou d’opter pour des cliniques sélectives.

La cohésion cantonale et le Conseil d’Etat sortent fragilisés du scrutin. Le projet de centralisation judiciaire à La Chaux-de-Fonds a du plomb dans l’aile. La péréquation financière et fiscale interne au canton vacille. Sans compter que l’image et la crédibilité à l’extérieur sont affectées, au moment où le canton a besoin de manne fédérale pour ses routes et son rail. Le soutien massif à Forta constitue une maigre consolation.

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