Fête nationale

Le Grütli, lieu de désamour pour les Romands

Les médias romands boudent la Fête nationale au Grütli, malgré la présence du président de la Confédération, Alain Berset, comme orateur. Simple anecdote ou signal révélateur?

C’est un courriel en forme de cri d’alarme qu’a envoyé le directeur de la Société suisse d’utilité publique (SSUP), Lukas Niederberger, aux médias romands le 23 juillet dernier: «Jusqu’à aujourd’hui, aucun média romand ne s’est inscrit pour la Fête nationale du Grütli, cela, alors que le président de la Confédération Alain Berset prononcera une grande partie de son discours en français.» Les journalistes alémaniques et tessinois étaient déjà une vingtaine à s’être accrédités!

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Entre-temps, deux confrères romands se sont tout de même annoncés pour participer au pèlerinage patriotique sur cette mythique prairie le 1er Août prochain. Il n’empêche. L’anecdote montre que le Grütli ne parle pas beaucoup aux Romands. Même à ceux qui défendent cette manifestation, comme le président du Conseil national Dominique de Buman (PDC/FR). Un peu confus, celui-ci avoue qu’il n’y a jamais mis les pieds. Mais il souligne que la Suisse centrale n’en reste pas moins le berceau de l’histoire suisse. «Personnellement, je me rends souvent au Ranft à Sachseln (OW), où a vécu Nicolas de Flüe.» «C’est grâce à son intervention en 1481 auprès de la Diète que les cantons de Fribourg et de Soleure sont entrés dans la Confédération. Nous devons beaucoup à sa sagesse et à son art de la médiation», relève Dominique de Buman.

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Les Romands bien loin du Gothard

Pour les autres cantons romands en revanche, le Grütli n’a pas grande signification, ainsi que le note François Cherix, auteur d’un livre sur la question romande*. «D’une part, au XIIIe siècle, les Romands n’étaient pas concernés par le destin des vallées alpines. D’autre part, la symbolique du Grütli est celle d’une alliance contre l’étranger. Or, dans cette optique, les Romands sont des étrangers jusqu’au XIXe siècle.»

Durant des siècles, ils sont donc bien loin de la zone culturelle du Gothard. Au Ve siècle, les Romains se replient en Italie et installent les Burgondes sur le territoire de l’actuelle Suisse romande pour résister aux invasions des Alamans. Longtemps, la frontière linguistique et culturelle ne bougera pratiquement pas. Il faudra les conquêtes bernoises à l’ouest pour qu’ils entrent dans la sphère d’influence des Confédérés. En dehors de Fribourg (1481) et du Jura (1979), ce n’est qu’au XIXe siècle que les cantons romands rejoignent l’alliance fédérale.

Le courage de Micheline Calmy-Rey

En fait, les Romands ne se sont vraiment sentis concernés par la manifestation du Grütli qu’en 2007. Cette année-là, la présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey décide courageusement de ne pas céder le terrain aux quelques centaines d’extrémistes de droite du PNOS qui ont créé le scandale deux ans plus tôt. En 2005, ils avaient perturbé le discours de Samuel Schmid, le couvrant d’insultes lorsqu’il avait déclaré que «la Confédération puise sa force dans sa capacité d’intégration».

La décision de la Genevoise suscite une vague de solidarité particulièrement marquée en Suisse romande. Coiffée d’une casquette rouge à croix blanche, Micheline Calmy-Rey est accompagnée au Grütli par Pierre-Yves Maillard, Carlo Sommaruga, Christophe Darbellay et bien d’autres. «J’en garde le souvenir d’une très belle fête populaire lors de laquelle nous avons réussi à contrer les nationalistes violents», se rappelle le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE). Une fête qui ne sera pas perturbée, mais qui aurait aussi pu mal se terminer lorsque les responsables de la sécurité s’aperçoivent juste après qu’un extrémiste de droite a tenté de faire exploser une petite bombe équipée d’un dispositif à retardement.

Depuis plus d’un siècle et demi, la prairie du Grütli est gérée par la Société suisse d’utilité publique, qui l’a rachetée en 1860 à la suite d’une collecte de dons avant de la remettre au Conseil fédéral. La SSUP s’est toujours efforcée d’un faire «un lieu de mémoire représentant la quintessence de la Suisse», en dehors de toute connotation idéologique. En mai 2011, l’UDC, qui s’arroge volontiers le monopole du patriotisme, tente de récupérer l’endroit en y organisant un rapport de ses cadres à l’issue duquel elle décide même de créer une nouvelle Confédération si la Suisse devait adhérer à l’UE. En fait, elle n’a discrédité l’endroit que lors de la démarche de Micheline Calmy-Rey. «Le Grütli? C’est une simple prairie avec des bouses de vaches!» s’était alors exclamé Ueli Maurer, qui à l’époque était encore président du parti.

1848, une date plus signifiante pour les Romands

Si les Romands se sentent si peu concernés par le Grütli, c’est parce qu’ils préfèrent se référer à un autre événement que celui du serment des trois Confédérés, à savoir la naissance de la Suisse moderne en 1848. «Aujourd’hui, cette date représente l’idée moderne de solidarité malgré la diversité, alors que 1291 sonne davantage comme une union identitaire contre l’extérieur», relève François Cherix. Celui-ci verrait donc d’un bon œil une décentralisation de la manifestation dans les différentes régions linguistiques du pays. «Cela incarnerait parfaitement son multiculturalisme, si souvent porté aux nues, mais pas toujours mis en pratique.»

«Ce serait sûrement une bonne idée», concède le maître de céans Lukas Niederberger. «Le problème, c’est qu’il n’existe pas d’endroit incarnant parfaitement cette Suisse moderne. C’est la raison pour laquelle le Grütli est resté le lieu de mémoire de notre indépendance et de notre unité.»


* François Cherix, La question romande, Editions Favre.

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