Il était une fois

Le grutlisme

Le «modèle» suisse de l’UDC est une création issue du treizième siècle, autant dire une pure abstraction, exempte de mémoire et d’archives. Ainsi présenté et expliqué, le modèle échappe à la critique vivante, argumentée et débattue. En revanche, quand les conservateurs américains du Tea Party convoquent les «Pères fondateurs», ceux-ci sont des personnages connus et reconnaissables qui appartiennent à tout le pays et se prêtent à une controverse toujours ouverte

La Suisse et les Etats-Unis ont beau­coup de choses en commun. Ce sont deux confédérations, historiquement jeunes, hostiles au principe monarchique jusque sous ses dérivés présidentiels contemporains, et cultivant de ce fait, sans se lasser, le motif de leur origine: autonomie du peuple, indépendance du pays et liberté des individus. Incomparables en puissance mais également riches, les deux pays jouissent et souffrent à la fois d’identités composites et instables qui excitent sans cesse la corde patriotique, extrêmement sensible. On passe régulièrement de l’hymne à la diversité, des louanges du melting-pot, aux fièvres anti-immigrants ou même racistes. Il suffit de quelques années, du rétrécissement des budgets et des humeurs électorales qui changent les majorités et font basculer le primat d’un discours vers le primat de l’autre. Les deux discours continuent d’exister mais dans une cohabitation plus dure qui peut aller, comme dans l’Arizona la semaine passée, jusqu’au carnage.

Le Tea Party, qui est aux Etats-Unis ce que l’UDC blochérienne est à la Confédération suisse, se démarque politiquement de la tragédie. Celle-ci s’est cependant déroulée dans le contexte d’opposition extrémiste où ses cadres ont installé leur posture.

Cette posture se réfère à l’histoire, à ce moment où les colons américains se sont révoltés contre les décisions fiscales «illégitimes» de la couronne britannique. Le Tea Party reconvoque ainsi les Pères fondateurs pour décréter sans détour l’illégitimité du pouvoir de Barack Obama. Il s’approprie la Révolution américaine pour ses propres buts. Il n’est pas le premier à le faire mais il le fait avec constance, conviction et culot. Selon l’historienne Jill Lepore, il exploite le champ de l’histoire nationale déserté par les historiens académiques qui «se sont moqués du bicentenaire comme kitsch… sans pourtant fournir une réponse, un récit à un pays en manque d’interprétations couvrant en même temps le passé et le présent».

On entend la même chose en Suisse. Les historiens auraient cessé de s’adresser au «public», abandonnant aux profiteurs politiques le soin de recréer un récit national. Sans doute n’est-ce pas aussi simple. Toujours est-il que «le passé» tel qu’accaparé par l’UDC sert utilement son projet politique. Ici, cependant, une différence de taille s’insinue entre les Etats-Unis et la Suisse, entre le Tea Party et l’UDC.

Les «Pères fondateurs» célébrés par les conservateurs suisses ne sont pas les Escher, les Stämpfli, les Dufour, qui ont créé l’Etat national au nom des Lumières, du Progrès, et même de l’exemple américain, mais les prestataires du serment du Grütli qui ont jeté leurs forces contre les prétentions habsbourgeoises «étrangères» autour de 1291. Le «modèle» suisse de l’UDC n’est pas une création issue du dix-huitième et du dix-neuvième siècle «éclairés» mais une création du treizième, autant dire une pure abstraction, exempte de mémoire et d’archives. Ainsi présenté et expliqué, le modèle, vieux de sept siècles, échappe à la critique vivante, argumentée et débattue, il est tenu hors sol, béatement entretenu dans un grutlisme sans partisans ni adversaires car on n’a pas idée d’être pour ou contre les paysans rassemblés dans un pré pour assurer la sécurité du Gothard. Le Guillaume Tell qui figure en tête du site web de l’UDC est indiscutable. Tandis que combien de textes sur Jefferson, Hamilton, Washington, toujours examinés, réexaminés, discutés en louange ou en distanciation!

Les Pères fondateurs américains ont beau être annexés par le Tea Party, ce sont des personnages connus et reconnaissables qui appartiennent à tout le pays et se prêtent à une controverse toujours ouverte, la limite étant qu’on ne leur donnera jamais tort d’avoir sorti l’Amérique de la couronne britannique. L’indépendance des Etats-Unis ne saurait être remise en cause.

Celle de la Suisse non plus, bien entendu. Mais, loin de la situer dans son contexte moderne du dix-neuvième siècle, à partir de 1848, pour en comprendre les conditions, les contraintes et les hésitations dans le temps qui est encore le nôtre, l’UDC la situe très loin dans le passé comme pour lui donner le caractère d’un fait naturel et l’extraire ainsi des fracas et des incertitudes de l’histoire vécue. Le grutlisme est la référence dépolitisée qui protégerait les Suisses d’avoir à penser et à se choisir une place dans les périls du présent.

Comme elle ne suffit toutefois pas à une protection efficace, l’UDC lui adjoint un morceau de mémoire vivante, l’épisode de la Seconde Guerre mondiale, dominée par la figure du général Guisan, «garant d’une Suisse qui reste fidèle à elle-même, qui a le courage et la force de suivre sa propre voie», comme dit Ueli Maurer. Avec Guisan, l’ennemi reprend un corps: «le Troisième Reich», lire l’Allemagne et l’Union européenne personnifiées sous les traits du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker par Christoph Blocher. Le tour est joué: il n’existe qu’une seule voie, la résistance. L’histoire complexe et mouvementée de la coopération suisse avec ses voisins, avec la France si longtemps, avec l’Empire, avec le Troisième Reich, disparaît. Nous sommes sortis tout habillés de la cuisse de Guillaume Tell, héros médiéval qui n’était pas du genre à négocier.

Ainsi nés, nous sommes condamnés à toujours repousser les chevaliers habsbourgeois, à ne jamais pactiser avec leurs baillis. Nous voilà enchaînés au mythe libérateur. Sur nos monts, il ne peut y avoir qu’un soleil, le nôtre.

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