«Carton!» Ce cri lancé dans une salle enfumée, en pleine effervescence du loto, rapportera bientôt gros en pays fribourgeois. Au lieu de rejoindre son foyer avec le traditionnel panier de victuailles sous le bras, le gagnant pourra en effet le faire au volant d'une voiture flambant neuve. Et cela 365 jours par année dans le cadre de la libéralisation des lotos voulue par le gouvernement fribourgeois.

Cette petite révolution, dans une tradition du loto bien ancrée dans la société fribourgeoise, est envisagée par un projet de loi du Conseil d'Etat qui porte à 50 000 francs la valeur totale des lots autorisés par soirée. Cela revient à multiplier en moyenne par quatre le montant des lots mis en jeu. Aujourd'hui, chaque gain, en nature ou en argent, ne peut dépasser 500 francs.

Derrière la modification de quelques articles de loi se profile une mutation de la vie locale fribourgeoise dont les conséquences sont aujourd'hui difficilement mesurables. Les lotos représentent en effet un pilier économique indispensable à la survie des nombreuses sociétés de chant, de musique, de gymnastique et de multiples activités socioculturelles peu subventionnées par les communes.

L'inquiétude est suffisamment grande pour qu'un mouvement de résistance se dessine en Gruyère sous l'impulsion du préfet Placide Meyer. Le scénario catastrophe évoqué dénonce la disparition de petites sociétés locales pour cause d'asphyxie économique, leurs lotos annuels risquant d'être désertés au profit de ceux organisés par des sociétés locales plus puissantes, ou des entreprises professionnelles qui attireront les joueurs par des lots de grande valeur. Il faut savoir qu'un loto peut rapporter, net, plus de 10 000 francs, et ainsi faire vivre toute l'année une société locale sans hausse de cotisations ni recours à diverses pratiques commerciales comme la vente de vin, ou l'organisation de fêtes entourées de multiples bars.

«Durant plusieurs mois, lorsque les voisins vaudois organisent des lotos avec des voitures à la clé, ou si les Bernois offrent plusieurs kilos d'or, nous perdons des clients», constate Olivier Eltschinger, propriétaire d'une entreprise qui organise à elle seule près de 300 lotos par an dans le canton pour les fanfares, chœurs mixtes, clubs de football et autres sociétés locales.

C'est précisément cette fuite des joueurs fribourgeois qui a incité le gouvernement à intégrer la libéralisation des lotos dans une nouvelle loi sur les loteries, forte de 20 articles, qui sera soumise cet automne au Grand Conseil.

«Je vais réunir les députés de la Gruyère et les sensibiliser au problème», promet Placide Meyer, qui a choisi, dans ce cas précis, de défendre l'intérêt des collectivités locales plutôt que le projet de son employeur, le Conseil d'Etat.

«Je suis hostile à ce vent de libéralisation. J'organise des lotos, je sais de quoi je parle. La population ne va plus soutenir les sociétés locales en se rendant au loto du village, mais se ruera vers les grands lotos.»

Un marché florissant

Le marché des lotos, qui allie aujourd'hui appât du petit gain et solidarité villageoise avec les sociétés locales, est florissant. Véritable institution fribourgeoise, les lotos mettent en jeu 19 millions de francs de lots placés chaque année sur les présentoirs des salles villageoises. Cela constitue une part non négligeable du chiffre d'affaires de petits commerçants locaux. L'Etat encaisse en outre des taxes presque aussi importantes que celles émanant de la Loterie suisse à numéros et du Sport-Toto.

Un bouleversement de la réglementation des lotos peut donc, par effet domino, modifier le fonctionnement de la microéconomie fribourgeoise. Si la nature des lots change trop fortement, par exemple le remplacement des paniers de victuailles par des lots en argent, des voyages ou des voitures, certaines épiceries ou boucheries de village devront fermer leurs portes. Le dynamisme des sociétés locales, qui jouent un rôle non négligeable d'intégration des nouveaux habitants, sera en outre fortement affecté.

Certaines communes ont déjà réglé à leur manière le problème des effets pervers de la concurrence. A Neyruz, entre Fribourg et Romont, les dix-neuf sociétés locales se sont engagées à ne pas faire de la surenchère. La valeur plafond des lots a été fixée à 7000 francs et la salle n'est pas louée à des sociétés extérieures. La nouvelle loi, en favorisant l'organisation de grands lotos au centre de congrès Forum Fribourg, ou à la salle des fêtes de la capitale, pouvant accueillir quelque 1000 personnes, rendra ces garde-fous inefficaces. «Certaines sociétés ne pourront pas prendre le risque d'engager de gros montants de lots», craint Louis Crausaz, caissier de l'Union des sociétés locales de Neyruz.

La bataille, entre partisans de la libéralisation et défenseurs d'une forme de jeu préservant une certaine forme de vie socioculturelle, promet d'être acharnée au Grand Conseil.