La Gruyère n'a certes jamais été réputée pour son vignoble, cela n'empêche nullement l'un des cafés historiques de Bulle d'avoir pour nom «Le Tonnelier». De fait, des tonneaux, on en a énormément fabriqué, au pied des Préalpes fribourgeoises. Non pas pour y stocker du vin, mais pour transporter des fromages.

Les tonneaux à fromages

Au XVIIIe siècle, durant l'âge d'or qui voit les meules de gruyère s'exporter jusque vers Gênes ou Marseille, la tonnellerie à fromages est une industrie florissante. Une centaine d'artisans gruériens, au moins, assemblent des fûts pour permettre à la précieuse denrée alimentaire de voyager dans de bonnes conditions. Chacun d'entre eux peut contenir une dizaine de pièces pesant de 20 à 25 kilos. Des alpages de la région à Bulle, puis à Vevey (via le col de Jaman), Genève et Lyon, les meules suivent la vallée du Rhône, axe commercial naturel dans cette partie de l'Europe. Les tonneaux ne servent qu'une fois. Aussi utilise-t-on souvent du vieux bois pour les confectionner.

Au même titre que le fromage, le bois joue, depuis des siècles, un rôle de premier plan dans l'économie du canton de Fribourg, et en particulier de la Gruyère, riche en forêts. La fabrication de barriques n'est qu'une facette parmi de nombreuses autres activités, admirablement mises en lumière dans la dernière livraison des Cahiers du Musée gruérien*.

Une matière en friche

De l'économie de subsistance du Moyen Age aux filières professionnelles du XXIe siècle, vingt-deux auteurs - historiens, ethnologues, journalistes, ingénieurs, architectes, enseignants - décortiquent l'univers du bois. Démontrant son importance au plan cantonal, non seulement comme matière première économique, mais aussi comme matériau permettant l'expression d'une culture populaire (fabrication de cuillères en bois, art du tavillon).

La tâche n'a pas été facile, les recherches documentaires s'apparentant le plus souvent à du défrichage. «Malgré l'omniprésence du bois dans la vie des habitants de la Gruyère et du reste du canton de Fribourg, il est étonnant de voir à quel point ce matériau a peu intéressé les historiens», relève d'ailleurs Christophe Mauron, responsable du comité de rédaction et conservateur au Musée gruérien de Bulle.

L'ouvrage comble donc une lacune. Composé de 34 articles sur 226 pages, il présente une vaste palette d'angles traités, susceptible d'intéresser un large public. Revers de la médaille: l'ensemble forme un livre assez disparate, où la richesse du propos se noie parfois dans le manque de cohérence.

Les moines bûcherons

«L'âge du bois», en Gruyère, débute véritablement au Moyen Age. A cet- te époque, le produit des forêts fribourgeoises est pour l'essentiel exploité et consommé sur place, car les autorités d'Ancien Régime s'opposent à l'exportation, en raison des forts besoins locaux (pour le chauffage et la construction). Illustration avec le cas de la chartreuse de la Valsainte, dans la vallée retirée du Javroz. Patrick Rudaz, conservateur du Musée du pays et val de Charmey, décrit le lent défrichement de la forêt par les moines, afin d'employer le bois dans la construction, l'aménagement intérieur, les objets du quotidien et le mobilier sacerdotal. Le monastère possède sa propre scierie. «La forêt assume un rôle économique prépondérant tant dans son défrichement qui favorise l'avènement de l'économie alpestre que dans son apport financier au couvent», écrit l'auteur.

Le flottage sur la Sarine

Autre utilisation séculaire du bois: l'édification de chalets d'alpage. L'ethnologue Jean-Pierre Anderegg dévoile les secrets de celui de La Monse, à Charmey. Un bâtiment vieux de plus de 500 ans, construit entièrement en bois (en madriers équarris), rectangulaire, surmonté d'un toit pyramidal à quatre pans, couverts de bardeaux, bien sûr. Le symbole du chalet à la fribourgeoise, tel qu'il a été chanté par l'abbé Joseph Bovet.

Au XIXe siècle, l'industrie du bois fribourgeois décolle. Prenant conscience de la valeur croissante de ce matériau, le canton en libéralise le commerce en 1815. Dès lors, les exportations s'accroissent. Dans un article éclairant, Christophe Mauron analyse les mécanismes du principal mode de transport de l'époque: le flottage sur la Sarine. «La technique n'est pas nouvelle. On en trouve des mentions écrites dans les comptes de trésorerie de Fribourg au XVe siècle. Mais elle prend vers 1830 une ampleur sans précédent, pour alimenter une industrie en plein essor», écrit-il.

C'est que le bois fribourgeois est très apprécié, en particulier dans la construction navale. Les ports français constituent ainsi un débouché important. Mais le principal client se trouve dans le canton de Soleure. Transformés en charbon, les sapins gruériens - acheminés via la Sarine et l'Aar - alimentent les fonderies Von Roll. De 1850 à 1880, ce sont quelque 400000 billes de bois (chiffre officiel, mais probablement en deçà de la réalité) qui transitent par la Sarine et ses affluents, soit une moyenne de 13000 par an. Le flottage se poursuivra jusqu'à la Première Guerre mondiale.

La «2e révolution» du bois

Au tournant du XXe siècle, le canton de Fribourg connaît sa «deuxième révolution» du bois. En perte de vitesse, les exportations font place à la mise sur pied d'une solide industrie de transformation locale. «Bénéficiant des acquis de la mécanisation et des transports facilités par le chemin de fer, exploitant l'eau, la vapeur et l'électricité, spécialisées dans la production de produits finis ou semi-finis, de nombreuses caisseries, scieries, menuiseries, ébénisteries, fabriques de meubles et de chalets apparaissent un peu partout en Gruyère», note Christophe Mauron.

Les scieries industrielles

La plus célèbre de ces entreprises, peut-être, est la scierie fondée à Bulle par Lucien Despond en 1900 ou 1901. Son développement est rapide. Artisanale à ses débuts, elle se mue en véritable usine, produisant notamment des caisses d'emballage pour les industries d'exportation - en particulier les chocolateries. Florissante durant le premier conflit mondial, elle acquiert alors une belle assise financière. Les descendants du fondateur assumeront la direction de la société jusqu'en 1978. La scierie industrielle suscite périodiquement la polémique. On l'accuse de vouloir étouffer le «petit» artisanat local. Aujourd'hui, elle est propriété du conseiller national Jean-François Rime. De 7000 m3 de bois scié en 1978, la production a passé à 165 000 m3, ce qui fait de Despond SA l'une des plus grandes scieries de Suisse.

De manière générale, la filière du bois occupe de nos jours plus de 3200 personnes dans le canton de Fribourg. Avec ce nouveau numéro des Cahiers du Musée gruérien, tiré à 5500 exemplaires, ce petit monde dispose désormais d'une magnifique vitrine. La publication, du reste, se prolongera à travers une exposition qui se tiendra d'avril à novembre au Musée gruérien. Le public pourra en avoir un avant-goût lors du Salon du bois, qui se déroulera du 15 au 17 février à Bulle.

*«Cahiers du Musée gruérien», N° 6, Le Bois. Disponible au Musée gruérien, en librairie ou sur le site internet: http://www.musee-gruerien.ch.