En 1969, le pionnier de la chirurgie cardiaque Ake Senning réalisa, à l’hôpital universitaire de Zurich, la première greffe du cœur en Suisse. Quarante ans plus tard, le prestige de cette intervention n’a pas faibli. Les trois centres universitaires de Lausanne, Berne et Zurich se disputent le privilège de se voir attribuer tout ou partie de la trentaine de transplantations cardiaques effectuées chaque année en Suisse. Une nouvelle décision des cantons n’est pas attendue avant fin 2013, mais la nervosité monte. Tous les coups semblent permis pour rester dans la course.

Dimanche, le chirurgien du cœur opérant à Berne, Thierry Carrel, a lancé dans la NZZ am Sonntag une attaque en règle contre Lausanne, l’accusant de placer trop de patients sur sa liste d’attente. Il insinuait notamment que ces patients «reçoivent un cœur trop tôt» et prennent la place d’autres qui en auraient davantage besoin. Swisstransplant, la fondation nationale pour la transplantation et le don d’organes, a démenti ces chiffres lundi sur son site. Une étude réalisée sur une période de quatre ans (jusqu’en juin 2011) montre que Berne, comparé à son bassin de recrutement, met 2,9 patients sur sa liste d’attente pour 100 000 habitants, contre 2,98 à Lausanne.

A Lausanne, on parle de coup de gueule médiatique. Manuel Pascual, directeur médical du Centre universitaire romand de transplantation (CURT), reconnaît que la liste s’est allongée, passant d’une moyenne de 8 à 9 personnes à 13 en janvier 2011 et 15 en janvier 2012. «Mais, précise-t-il, c’est grâce à une excellente collaboration au sein du CURT. Les cardiologues vaudois et genevois identifient mieux les patients romands avec insuffisance cardiaque avancée, aussi dans les régions périphériques. La critique de Thierry Carrel de gonfler artificiellement nos listes est injustifiée. Cela déstabilise les patients et discrédite plusieurs équipes de spécialistes qui travaillent de manière très professionnelle.»

La médecine de pointe ne se limite pas aux greffes du cœur. Mais le timide processus de concentration lancé par les cantons sur la base d’un concordat menace régulièrement de capoter à cause de cette opération au statut mythique. En 2010, le groupe de décision composé de dix directeurs cantonaux de la Santé avait renoncé à trancher. A ce moment-là, Lausanne et Berne avaient les meilleures cartes contre Zurich. Le vent semble avoir tourné à la défaveur de Berne.

Vu le faible nombre de transplantations cardiaques (36 en 2011), une décision rationnelle plaiderait pour la concentration sur un seul site. Les cantons n’oseront probablement jamais, au nom du fédéralisme. Genève et Vaud, après un départ difficile, ont compris tout l’intérêt de mettre sur pied un pôle romand pour les transplantations qui fonctionne bien. Ils se présentent comme les champions de la collaboration, avec un modèle qui concentre l’acte chirurgical sur l’un ou l’autre site, mais laisse à chaque hôpital le suivi médical de son patient une fois qu’il est stabilisé. Une manière de dire que la Romandie est incontournable. Berne, qui s’est associé à Bâle pour faire front commun, pourrait dire la même chose. Tout comme Zurich, fort du soutien de la Suisse orientale et centrale. Cela laisse une faible marge de manœuvre politique. Il y a fort à parier que les cantons vont lâcher sur les greffes du cœur et maintenir trois sites.