Dans l’étable, le rock hurlant des Cranberries à la radio contraste avec le bruit sourd et métronomique des tireuses à lait. Alexis Gex-Fabry jongle avec les pis de Noisette, Pimprenelle et les autres depuis 5 heures. Sur la cour, un maudit tuyau en caoutchouc crache l’excédent de lait, à même le goudron, recouvrant le caillé de la veille. Pas perdu pour tout le monde: le chaton de l’exploitation s’en régale. Journée comme les autres à la ferme du Grand Verney, à Collombey-le-Grand, près de Monthey.

Depuis mardi, on ne livre plus à la Fédération laitière valaisanne (FLV). On fait la grève. Le marché est devenu fou, assènent les syndicats par bouquets de pancartes et défilés de tracteurs, Uniterre en première ligne. Plusieurs manifestations dans le pays feront écho à ce ras-le-bol ce week-end (lire ci-dessous). Comme ailleurs en Europe ou la colère gronde, la crise économique et la surproduction ont pris la filière à la gorge et fait chuter les prix du lait. En Suisse, un agriculteur recevait 76 centimes par litre livré en janvier encore. Il en touche aujourd’hui 55. Les producteurs en demandent 1 franc, de quoi couvrir les frais de production.

Quand le lait était au prix de la benzine

Ainsi, des mamelles à la fosse à purin, le travail d’un jour s’évanouit-il «pour la bonne cause». Malgré les apparences, le geste n’est pas anodin, assure le propriétaire de la ferme valaisanne: «La première fois que tu le fais, tu pleures.» La perte, pour lui et sa famille, se monte à 600 francs par jour. Ce qu’on ne jette pas, on le vend – dans des proportions insignifiantes – à la ferme ou on le transforme en fromage pour sa consommation personnelle. Ce gâchis, «on le voit en fait comme un investissement». Si le monde politique et les grands distributeurs entendaient la complainte paysanne, si le prix du lait augmentait de 10 centimes, Alexis Gex-Fabry toucherait 25 000 francs de plus annuellement, a-t-il calculé.

Dans le clair-obscur de l’allée puante: le papa, Bernard, qui a construit cette ferme en 1972 et donne aujourd’hui un précieux coup de main, bénévolement, a l’allure tranquille mais bout d’écœurement: «Dans les années 1940, le prix du lait, à 55 centimes, était le même que le prix de la benzine. Il y a quinze ans aussi: à 1 fr. 10», rappelle-t-il. «Si on avait baissé le salaire des ouvriers, on serait dans quelle situation?» Ainsi se résume, dans sa brutale simplicité, son analyse politique de la situation: «Nos autorités, trop occupées aux affaires internationales, ne sont plus capables de rien gérer à l’intérieur du pays.»

Le problème de fond, nous l’abordons entre une simmental qui fait sa grosse commission – «elle a du sang dans les selles, il faudra surveiller» – et le coq du domaine qui semble vouloir, lui aussi, donner de la voix pour ce combat. «On a voulu favoriser l’industrie, produire en grande quantité, exporter du Swissline à haute valeur ajoutée. Le problème, c’est qu’on a importé des produits à haute valeur ajoutée de Pologne et pas augmenté les exportations», dénonce Alexis Gex-Fabry, pointant du doigt les politiques aussi bien que les grands transformateurs Emmi, Cremo, Hochdorf Nutritec et Elsa, qui gèrent la production de manière «anarchique.»

Les grands distributeurs sont muets

Pour le paysan du Chablais, qui se fait porte-parole de ses 25 000 collègues, le Conseil fédéral a deux responsabilités dès lors: réduire la production de 5%. «Doris Leuthard a donné 20 millions pour faire écouler les excédents de beurre. Il en faudrait 200 pour assainir la filière.» Deuxième responsabilité pour pérenniser la branche: confier la gestion de la production aux producteurs. La filière, divisée, est-elle seulement prête à relever le défi?

On n’en est pas là. L’heure est à la lutte. Sur le terrain. Quelques jours après le début de la grève perce une grande question, en même temps qu’apparaît sur le domaine Christine, la mère et l’épouse Gex-Fabry, avec Eugène, 6 mois, dans ses bras, et Félicie dans la brouette. «Où sont passés la Migros, la Coop, les grands distributeurs? Ils n’ont toujours pas pris position sur nos revendications?» interroge-t-elle, soupçonnant une stratégie bouche cousue pour tuer le débat dans l’œuf. «En ne répondant pas, en évitant la confrontation et sachant que les paysans ne sont pas très sûrs d’eux, ils espèrent étouffer la grève.»

On a beaucoup parlé, ces jours, du destin de conseiller fédéral. En Suisse, il y a aussi un destin de paysan, que cette énième révolte propulse à l’avant-scène. Quel est-il? Comment vit-on avec si peu, lorsque le prix du lait ne couvre même pas les frais de production, que la culture céréalière sert au fourrage majoritairement et que la vente de viande est un revenu accessoire? Des paiements directs? «C’est facile, on est paysans. On n’a pas de loisirs, pas de vacances, donc pas beaucoup de dépenses.» Pour un citadin en bottes en caoutchouc pris au piège dans la bouse de vache, la réponse d’Alexis Gex-Fabry est forcément époustouflante de résignation. Mais elle traduit une condition.

L’image du paysan en profite

On n’hérite pas d’une ferme comme on hérite d’une villa avec piscine, c’est clair. Il y a ici, en plus d’une certaine dévotion à la nature, le poids d’un patrimoine familial à transmettre. Bernard et Alexis, que répondront-ils à Candide, l’aîné de 5 ans, lorsque son timide rêve d’enfant – «Papa, plus tard je veux faire comme toi» – deviendra serment? Qu’on travaille 80 heures par semaine. Que si tout se passe bien, un paysan est un créateur d’emploi.

Alexis Gex-Fabry, la sueur au front, il connaît. Passionné de course à pied, il a notamment glané le titre de champion d’Europe de course de montagne et décroché une troisième place aux championnats du monde. Voici ce qu’il répondrait à son fils: «Que si les conditions sont meilleures qu’aujourd’hui, et je crois toujours que c’est possible, il faut s’engager. Sinon: prendre quelques vaches, pour la passion…»

Ce nouveau combat paysan pour un prix du lait équitable, quelques autres avant, aussi, se persuade-t-il, ont changé un peu l’image du paysan bouffeur de subventions et éternel mécontent. Le chef de l’exploitation a senti le soutien populaire, l’autre jour, quand il défilait sur son tracteur entre Aigle et Monthey. Le consommateur suisse, attaché à son emblématique «Milch, Lait, Latte», serait même prêt, dit-il, à payer un peu plus sa brique par solidarité.

«Quelques mamans, devant l’école, nous reprochent quand même de jeter du lait alors que des enfants meurent de faim», tempère sa femme Christine. Allemande d’origine, docteur ès sciences en informatique, elle a connu Alexis par la course à pied alors qu’elle était chargée de cours à l’Université de Lausanne. En devenant madame Gex-Fabry il y a six ans, elle a privilégié la condition de paysanne de montagne à celle de professeur. Mais cite encore volontiers Gandhi pour se convaincre qu’elle a peut-être fait le bon choix: «Il disait qu’un des plus grands péchés de notre société, c’est de vivre si bien en faisant si peu.»