Le sang et l'aluminium fondu coulent à flots sur les terres lointaines de la Sibérie. Depuis plusieurs années, les oligarques russes se disputent le contrôle des gigantesques zavod (usines) de la région, qui produisent de grandes quantités du métal inoxydable. Tous les moyens sont bons dans cette lutte qui décidera de l'avenir d'une des industries les plus lucratives de Russie: intimidation, meurtres, corruption de fonctionnaires et de magistrats. Le combat fait des victimes jusqu'en Suisse et précisément à Fribourg, où est installée l'énigmatique société Base Metal trading SA. L'homme qui la contrôle, Mikhaïl Jivilo, est incarcéré depuis deux semaines à Paris sur demande de la Russie, qui le soupçonne de «tentative de meurtre sur un représentant de l'autorité publique».

Ancien propriétaire du zavod de Novokousnetz, Mikhaïl Jivilo a vu son empire industriel s'effondrer autour de lui au cours des derniers mois. Ses ennemis, le jeune oligarque Oleg Deripaska, allié à l'ancien magnat de l'aluminium Mikhaïl Tchernoï, ont utilisé le gouverneur de la région de Kemerovo, où se trouve l'usine, pour le déloger d'une position qui semblait inexpugnable. En 1999, la police a investi Novokousnetz, faisant plusieurs blessés. Puis la justice a déclaré l'usine en faillite et en a cédé le contrôle au groupe contrôlé par Oleg Deripaska. Selon Mikhaïl Jivilo, six personnes auraient été assassinées par un groupe mafieux à la solde de ses concurrents, et lui-même aurait été menacé de mort. Après une tentative infructueuse de se faire élire député à Saint-Pétersbourg, l'homme s'est réfugié en France en septembre 2000.

Affaire sensible

Mal lui en a pris. Il y a environ deux semaines, Mikhaïl Jivilo a été arrêté à Paris par des hommes de la Division nationale anti-terroriste. L'intervention de cette unité d'élite est un indice du caractère spécialement sensible de l'affaire. La justice russe devrait demander son extradition prochainement: elle l'accuse d'avoir commandité l'assassinat du gouverneur communiste de Kemerovo, Aman Touleyev. Le premier ministre français Lionel Jospin devra se prononcer en dernier ressort sur le renvoi de l'industriel en Russie. Il ne peut ignorer que les ennemis de ce dernier peuvent compter parmi leurs soutiens un certain Vladimir Poutine, président de la Russie…

Les entreprises de Mikhaïl Jivilo, et notamment la fribourgeoise Base Metal trading, qui commercialisait la production de Novokousnetz, ont riposté en attaquant en justice aux Etats-Unis les sociétés d'Oleg Deripaska et de ses associés. Elles réclament 2,7 milliards de dollars au titre des pertes commerciales subies du fait de la prise de contrôle de l'usine par Oleg Deripaska et Mikhaïl Tchernoï. Dans leur plainte figure un nom bien connu de la justice suisse: Runicom Trade Ltd, société sœur d'une autre fribourgeoise, Runicom SA, proche de l'oligarque Roman Abramovitch, qui fut un temps perquisitionnée dans une affaire de blanchiment liée aux aides du FMI à la Russie. Runicom aurait reçu illégitimement, le 28 juin 2000, plus de deux millions de dollars tirés de la vente du métal venant de Novokousnetz.