En déclarant «adéquats» les trois sites proposés pour la construction de trois nouvelles centrales, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) écrit le premier épisode d’un feuilleton qui occupera la Suisse pendant de nombreuses années. Nul ne doutait que les expertises de l’IFSN aboutiraient à un feu vert général. Mais il fallait passer par cette étape pour que la guerre nucléaire redémarre pour de bon.

Cela n’a pas manqué. L’Alliance «Non au nucléaire», qui regroupe plusieurs partis de gauche et organisations environnementales, a rapidement pris position en dénonçant les lacunes des expertises et en rappelant son opposition ferme et définitive à toute nouvelle centrale.

Présentées en 2008 par les Forces Motrices Bernoises (FMB), Axpo et Alpiq, les demandes d’autorisation pour trois nouvelles constructions verraient le jour tout à côté des trois centrales existantes de Mühleberg (BE), Beznau (AG) et Gösgen (SO), où des terrains paraissent prêts à les accueillir. Selon l’IFSN, les trois sites remplissent les conditions requises. Les expertises ont porté sur la géologie, les risques sismiques, l’hydrologie, les voies de communication, la protection contre les accidents (incendies, explosions, chutes d’avions), la protection de la population et de l’environnement, la désaffectation et l’évacuation des déchets.

«Sur la base des données détaillées qui nous ont été fournies, les sites sont adéquats», résume le directeur de l’IFSN, Hans Wanner. L’Inspection fédérale requiert néanmoins des informations complémentaires de la part des promoteurs sur plusieurs points: l’enregistrement de microséismes, l’exposition du personnel aux radiations (celles-ci doivent être limitées à 0,3 millisievert par an même si plusieurs installations nucléaires se trouvent sur un même site), le système de management et la protection des informations sensibles.

Par ailleurs, l’IFSN attend des explications additionnelles sur deux points précis. Les promoteurs de Mühleberg sont invités à approfondir le risque de chutes de pierres ou d’éboulements dans la zone où la seconde centrale est prévue. Et comme la troisième unité de Beznau sera installée sur la même île, plantée au milieu de l’Aar, que les deux premières, ses constructeurs sont priés de présenter un concept de «modélisation des crues» afin de s’assurer que l’ensemble du site pourra résister à une brusque montée des eaux de la rivière.

L’Alliance «Non au nucléaire» s’étonne que l’IFSN ait donné son feu vert alors qu’elle demande des éclaircissements sur ces points. Mais elle estime surtout qu’un élément clé a été insuffisamment analysé: le type de réacteur dont seront équipées les nouvelles installations.

Les expertises donnent quelques indications à ce sujet. A Beznau et à Mühleberg, on construira un réacteur à eau légère d’une puissance de 1450 mégawatts. A Gösgen, la puissance du réacteur se situera entre 1100 et 1600 MW. Pour Christian Van Singer, vice-président de l’Alliance antinucléaire et conseiller national vert, ces informations sont insuffisantes. «Comment peut-on dire qu’un site peut convenir sans que l’on connaisse le type de réacteur utilisé?» s’étonne-t-il.

Interpellé à ce sujet, Hans Wanner renvoie la balle aux constructeurs. «Seuls les réacteurs de la dernière génération entreront en ligne de compte et chaque exploitant choisira celui qui lui paraîtra le plus approprié», a-t-il déclaré laconiquement lors de la conférence de presse de l’IFSN. «Mais des problèmes de construction de certains réacteurs sont apparus en France et en Finlande et rien ne dit qu’on ne retiendra pas un modèle coréen ou russe», réplique Christian Van Singer, qui exige des informations plus précises afin que la population s’exprime sur ces nouvelles centrales en toute connaissance de cause.

L’Alliance regrette également le peu de curiosité des experts sur l’évacuation des déchets. «Les constructeurs ont présenté des plans de gestion qui sont très bien sur le papier, mais je rappelle que, à chaque fois qu’on nous a dit qu’on avait trouvé une solution pour les déchets, cela fut finalement un échec», regrette le parlementaire vaudois. «C’est léger de dire que le problème des déchets est résolu», ajoute-t-il.

Ces expertises déposées, quelle est maintenant la suite des opérations? La Commission fédérale de sécurité nucléaire (CSN), organe consultatif de la Confédération, donnera son avis avant la fin de l’année. Les cantons se prononceront sur les demandes d’autorisation générale au début de 2011. Berne vote le 13 février, alors que la consultation sur ce sujet est obligatoire dans deux cantons: Vaud et le Jura.

La mise à l’enquête publique est prévue pour mi-2011. Le Conseil fédéral octroiera les autorisations générales un an plus tard, décisions qui devront ensuite être confirmées par le parlement. En cas de référendum, ce qui paraît hautement probable si la procédure n’est pas interrompue avant, une votation populaire devrait avoir lieu vers la fin de 2013. La construction et les procédures d’autorisation dureront entre douze et quatorze ans, de sorte que la mise en service d’une nouvelle centrale n’est pas prévue avant 2025 ou 2027.

Il paraît peu probable que les trois projets aillent jusqu’au bout. En fonction de l’évolution des besoins, de la technologie et de la sécurité, il est possible qu’une seule, voire deux centrales voient le jour.