Comme le paon fait la roue. A la une du Nouvelliste, Jean-Marie Fournier consomme sa victoire. «A lui Télénendaz!» titrait hier le journal valaisan. Paletot rustique, sourire triomphal, une imposante cabine en arrière-plan glorifie son dernier coup. Le promoteur, président de Téléveysonnaz, est désormais actionnaire majoritaire de Télénendaz. L'homme a étendu son joug à l'autre versant de la montagne.

Nouveau chapitre dans la saga valaisanne des sociétés de remontées mécaniques, l'achat de ces actions a en fait une saveur de revanche pour le patron de Veysonnaz. Il sanctionne un long bras de fer avec la société bagnarde Téléverbier, qui détient déjà 12% de Télénendaz et en souhaitait davantage. Le conflit traduit en fait deux visions frontalement opposées de l'économie de montagne en Valais.

L'indigène et l'industrie

Jean-Marie Fournier, enfant de la terre, amoureux de la race d'Hérens et de sa reine d'alpage Canaille, héritier d'un patrimoine légué, par son père René, qu'il a su faire fructifier, cousin du conseiller d'Etat Jean-René Fournier, a une vision traditionaliste, voire omnipotente, de l'économie locale. Plutôt vendre son âme au diable que laisser le territoire aux mains d'investisseurs étrangers. Et l'étranger, pour Jean-Marie Fournier, est parfois juste dans la vallée voisine.

Téléverbier joue dans la cour des grands. Elle plaide le regroupement, nourrit son désir année après année de voir les sociétés du domaine des 4 Vallées (Télé-Thyon, Téléveysonnaz, Télénendaz et Téléverbier) ne faire qu'une. Quitte à faire appel à des fonds étrangers. Ce qu'elle a fait, en 2000, en cédant 20% de son capital-actions à la Compagnie des Alpes. Jean-Marie Fournier contre Téléverbier, c'est, en somme, la débrouillardise indigène contre le savoir-faire industriel. En 2002, la déplorable affaire Téléverbier avait recraché quelques notes indigestes de ces guerres intestines.

Les choses semblaient s'être apaisées depuis. Mais le bras de fer a repris de plus belle fin 2007, suite à la faillite de la société Transmontagne. Le groupe français détenait des participations dans Télénendaz (par le biais de la société suisse Alpvision) à hauteur de 3,5 millions de francs, soit 23% du capital-actions. Dans le jeu tendu des 4 Vallées, le lot en question a tout de suite attiré les convoitises (LT du 27.11.2007).

Proposition d'achat

Jean-Marie Fournier a été le premier à déposer une proposition d'achat. Histoire, surtout, de contrer l'offensive de Téléverbier, deuxième prétendant au paquet ficelé, qui y voyait une opportunité rare de confirmer son assise dans Télénendaz. Aucun des deux pourtant ne décrocha le magot. Il alla à un troisième acheteur, Genco, société immobilière qui collaborait avec Télénendaz pour la construction de résidences de tourisme en station. Elle disposait d'un droit de préemption.

Or, voilà qu'aujourd'hui Jean-Marie Fournier met la main sur ces actions. Son argumentation n'a pas changé: «J'ai commencé à acheter des actions à Télénendaz il y a quinze ans. Cet achat m'offre une position au sein des 4 Vallées que personne n'a jamais eue. Je pense que j'ai une vision industrielle de l'activité. La CDA est inutile.» Il refroidit surtout les prétentions de Téléverbier, qui reste à quai.

Quel impact ce rachat aura-t-il sur l'exploitation des sociétés? Certains commentateurs, d'ordinaire très bavards, s'abstiennent de toute analyse. Le consultant Peter Furger estime que «les tensions locales sont telles que cela rend les choses très compliquées». Même défiance chez Laurent Vanat. Ce consultant genevois, qui avait été le premier à aiguiller Télénendaz vers un partenaire industriel (Transmontagne), ne se hasarde à plus aucun commentaire vu les susceptibilités. Le «panier de crabes» fait son effet. Reste qu'en écartant Téléverbier, Télénendaz s'éloigne d'un partenaire industriel solide. Certains craignent que le renouvellement des infrastructures en pâtisse, à terme.

Exception faite de la bataille économique, ce rachat réaffirme le statut de Jean-Marie Fournier en tant qu'homme d'influence en Valais. Quand bien même a-t-il été évincé du conseil d'administration du Nouvelliste l'an dernier, il y est toujours l'actionnaire de l'ombre le plus influent. «J'ai deux activités, le tourisme et le journal», admet-il. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes au pied de la piste de l'Ours. Sauf que les choses pourraient ne pas s'arrêter là. Deux procédures judiciaires embarrassent Télénendaz et son nouveau pacha. L'une, engagée par Téléverbier, demande un contrôle spécial de la société. «Nous souhaitons vérifier que certains actes n'ont pas été posés pour faciliter la prise de contrôle de la société par certains», commente Jean-Pierre Morand, président de Téléverbier. Rejetée par le Tribunal de district, elle est pendante au Tribunal cantonal.

Avantages indus?

L'autre procédure était une dénonciation pénale contre inconnu faite par un actionnaire de Télénendaz. Pierre Délèze, en l'occurrence, notaire lui-même, prétend que «Jean-Marie Fournier et le président de Télénendaz, Philippe Lathion, se sont arrogé des avantages particuliers au détriment des actionnaires. Ils se sont débrouillés pour obtenir les actions en question sans avoir à les payer eux-mêmes.» Le juge d'instruction cantonal en charge du dossier a classé l'affaire. Mais Pierre Délèze se réserve le droit d'actionner à nouveau la justice, «sur la base de nouveaux éléments». Bien sûr, les deux intéressés démentent toute combinazione. Philippe Lathion: «Nous avons toujours voulu protéger les intérêts de Télénendaz. Il faut arrêter de nous prendre pour des téméraires à la vision obtuse. Preuve de l'efficacité de notre politique. Nous avons créé des lits chauds qui sont très rentables. Télénendaz annoncera prochainement une importante augmentation de son chiffre d'affaire.»