Il fallait compter 2,05 francs pour un litre de sans plomb 95 et 2,19 francs pour du diesel mardi à la station-service Shell de Balexert, à Genève. Ces chiffres inédits, qu’on retrouve partout en Suisse, sont la conséquence de la guerre en Ukraine et de la flambée des cours des énergies qui en découle. Les records en la matière en Suisse, qui datent de juillet 2008, sont en voie d’être battus.

«C’est l’effet de la guerre en Ukraine. Il y a une relation immédiate entre les cours du brut à l’international et les prix à la pompe», indique Stéphane Trachsler, membre de la direction de Tamoil Suisse qui possède un réseau de stations-services en Suisse.

Variations quotidiennes en Suisse

«Depuis le début de la guerre, notre prix pour 100 litres de mazout a augmenté de 110 à 160 francs. L’impact des cours du brut est immédiat et, dans cette situation, les variations de nos prix peuvent être quotidiennes», affirme Grégoire Bosson, patron de Bosson Combustibles, un fournisseur de mazout à Genève. «Du coup, nos clients achètent moins, plus au jour le jour, ou attendent des temps meilleurs.»

Le 24 février, quand les Russes ont attaqué, le baril de Brent valait 98 dollars, un chiffre qui flirte désormais avec les 130 dollars. Au TTF, un point d’échange gazier de référence en Europe, le mégawattheure de gaz coûtait 212 euros mardi contre 71,50 euros avant la guerre. Les cours étaient déjà très élevés.

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Sur le front du gaz naturel, où la dépendance envers la Russie est pourtant plus importante, la flambée des cours se fait moins sentir dans l’immédiat. «Des contrats de couverture à terme font que les hausses pour les clients des distributeurs en Suisse sont décalées et amorties», explique Frédéric Rivier, directeur du département négoce chez Gaznat.

Une taxe incompressible de 95 centimes est perçue sur chaque litre de carburant (essence, diesel, kérosène) et de 35 centimes sur les combustibles (mazout). Quant au gaz, il est surtout soumis à la taxe sur le CO2, de 22 francs par mégawattheure.

«Les prix n’ont pas trop d’influence sur la consommation de carburants car la mobilité est toujours plus importante», estime Martin Stucky, porte-parole d’Avenergy, une organisation qui représente les intérêts des importateurs de combustibles et carburants. «En 2008, la consommation n’avait vraiment pas baissé.» C’est plutôt la hausse attendue de la part de véhicules électriques dans le parc automobile et l’arrivée des carburants bios et synthétiques, neutres en carbone, qui feront baisser l’utilisation de carburants fossiles à l’avenir, selon Avenergy.

De 2000 à 2020, la population suisse s’est agrandie de 1,5 million de personnes et le parc automobile de 1,6 million de véhicules, sans que la consommation de carburants croisse, selon l’OFS. «C’est dû au fait que l’industrie automobile est parvenue à fabriquer des véhicules moins gourmands en énergie, estime Martin Stucky. C’est d’autant plus exceptionnel que durant ces vingt ans, les véhicules sont en moyenne devenus 40% plus lourds et les kilomètres-loisirs ont augmenté de 40%.»

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La Suisse n’importe pas de brut de Russie ou d’Ukraine. En 2020, un bon quart de ses produits pétroliers ont été transformés par la raffinerie de Cressier (NE), qui a surtout traité cette année-là du pétrole du Nigeria, de Libye et des Etats-Unis. L’an dernier, 45% des produits raffinés sont venus d’Allemagne, où du brut russe est traité. Avenergy estime à 10% la part du pétrole russe dans les produits pétroliers commercialisés en Suisse.

Un quart de gaz russe

Au contraire du brut, 47% du gaz utilisé en Suisse serait russe, selon l’industrie gazière du pays, une part qui a oscillé autour de 25% l’an dernier sur sol romand, selon Gaznat. Les Romands, connectés à un gazoduc français, s’approvisionnent en effet largement dans l’Hexagone, un pays qui dépend moins du gaz de la Russie que l’Allemagne, qui dessert largement les Alémaniques. En 2020, le gaz représentait 15,1% de la consommation finale d’énergie en Suisse.

«Si demain Vladimir Poutine et le monde ferment les vannes, la Suisse peut compter sur des réserves d’essence, de diesel et de kérosène sur 4,5 mois et de 1,2 an pour le mazout», affirme Martin Stucky.

Lundi soir, Moscou a menacé de fermer le Nord Stream 1, l’un des trois grands gazoducs reliant la Russie à l’Europe et a évoqué la possibilité que le baril de Brent atteigne les 300 dollars. Mardi, le groupe britannique Shell, qui a acheté du brut russe après le début de la guerre, a annoncé fermer ses stations-services en Russie et y stopper ses activités, des annonces qui, selon de nombreux analystes, devraient encore faire grimper les cours des énergies fossiles.