Près de 80 000. C’est le nombre d’Ukrainiens expatriés qui, début mars, étaient rentrés au pays pour s’engager dans les forces de défense territoriale depuis l’assaut ordonné par le Kremlin le 24 février, selon les autorités ukrainiennes. Parmi ces travailleurs qui ont lâché leur emploi pour «combattre la Russie», figurent de nombreux chauffeurs de poids lourds. En effet, les Ukrainiens constituent une proportion importante des conducteurs du secteur du transport des marchandises, maillon indispensable de la chaîne d’approvisionnement.

«A ce stade, nous n’avons pas reçu d’informations d’entreprises suisses qui font état de difficultés liées à la situation en Ukraine ou aux sanctions européennes à l’encontre de pays voisins», commente Pascal Fragnière, responsable romand de l’Association suisse des transports routiers (Astag). «Par rapport à l’Allemagne ou la Pologne, la part des chauffeurs venant d’Ukraine ou de Biélorussie est relativement marginale, indique-t-il, soulignant que même si certains sont rentrés soutenir leur pays, «aucun problème notoire n’est à déplorer».

Des effets au Tessin

Au Tessin, porte d’entrée méridionale du pays, autre son de cloche. Directeur commercial de Cippà Trasporti dont le siège est à Chiasso, à la frontière avec l’Italie, Matteo Seneca sonne l’alarme: l’effet de la guerre sur le secteur se fait déjà sentir, soutient-il.

Cippà Trasporti, cinquante-cinq ans d’histoire et quelque 80 employés, dessert un marché transversal, assurant le transport international routier, maritime et aérien, tant de couches pour bébé que de machines industrielles, en passant par les matières premières et les produits fabriqués en Chine. L’entreprise offre des services d’expédition, elle ne possède pas de camions, explique Matteo Seneca. «Nous vendons les services de fournisseurs étrangers qui ont des flottes allant de quelques véhicules à des milliers de camions qui sillonnent l’Europe.»

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Au cours des dix dernières années, les principales entreprises propriétaires de poids lourds se sont concentrées en Europe de l’Est, pour des raisons fiscales. D’abord en Pologne, puis plus à l’est, dans les pays baltes. «Comme le niveau de vie y a augmenté, les Polonais et les Baltes sont de moins en moins enclins à rester sur la route pendant un mois avant de rentrer chez eux», indique Matteo Seneca. De sorte qu’aujourd’hui, une grande part – 70% – des conducteurs viennent d’autres pays d’Europe de l’Est, dont 30% d’Ukraine et de Biélorussie, précise-t-il.

Une pénurie se profile

Le directeur commercial de Cippà Trasporti rapporte que sur le terrain, en Europe de l’Est, ses principaux fournisseurs ont fait savoir que nombre de leurs chauffeurs ukrainiens et biélorusses souhaitaient rentrer dans leur pays. Par ailleurs, les premières annonces d’augmentation des tarifs sont arrivées ces derniers jours, en raison de la hausse importante du prix du carburant, indique Matteo Seneca. Une pénurie de camions due à une insuffisance de chauffeurs commence également à se profiler, observe-t-il. «Pour l’instant, le phénomène n’est pas frappant, mais je crains que d’un jour à l’autre la situation ne se détériore et que les prix n’explosent.»

Augmentation des coûts

Quant aux sanctions européennes contre la Russie, elles ont engendré des restrictions douanières. Il signale que les ressources et les moyens mis à disposition pour gérer les frontières ont été renforcés dans tous les pays limitrophes, lesquels craignent vraisemblablement l’élargissement du conflit dans les semaines à venir. «Les contrôles sont plus poussés; le moindre morceau de fer peut être suspecté d’être destiné à un usage belliqueux», relève-t-il.

Par conséquent, la durée des trajets augmente et les coûts enflent. Matteo Seneca redoute d’autres impacts des sanctions de l’UE sur les transports. «Plus la guerre sera longue, plus ses effets sur notre secteur – et les nombreuses industries qui en dépendent – seront dévastateurs», avance-t-il, ajoutant que le franc fort – qui a atteint la parité avec l’euro – «n’aide certainement pas».