Quand le gâteau rétrécit, les convives commencent à se regarder de travers et le moindre incident peut dégénérer en une longue querelle. C'est ce qui pourrait bien arriver dans la paysannerie. Maintenant que les susbsides autrefois versés à flots par la Confédération se tarissent, il en est qui convoitent la part du voisin. En l'occurrence, les producteurs de lait affichent des intentions qui déplaisent très fortement dans le milieu des productions végétales. En parlant de «prime à la vache» avec des représentants du monde agricole, on est sûr aujourd'hui de déchaîner les passions.

L'idée de compenser la baisse du prix du lait par l'allocation d'une prime pour chaque vache laitière ne date pas d'aujourd'hui. Il y a longtemps que l'on en parle dans les milieux intéressés mais l'idée était restée à l'état de revendication peu crédible. Elle a soudainement pris de la consistance pour deux raisons. D'une part, la situation des producteurs de lait, progressivement soumis aux lois du marché, ne cesse de se dégrader. Une nouvelle baisse du prix du lait paraît inéluctable, alors que la suppression, par étapes, du contingentement laitier à partir de 2006 constitue un motif d'inquiétude supplémentaire. D'autre part, les producteurs de lait ont entendu ou cru entendre des encouragements au Palais fédéral. Lors de la dernière assemblée de l'Union suisse des paysans (USP), Joseph Deiss a évoqué l'affaire de façon assez sibylline pour éveiller les espoirs des intéressés. Comme il n'est pas question d'augmenter l'enveloppe, j'attends, devait-il dire, que les milieux agricoles eux-mêmes me disent chez qui prendre les fonds nécessaires pour les attribuer à d'autres.

Ce qui serait attribué aux producteurs de lait, en effet, devrait être pris aux autres. Leur organisation revendique une prime de 200 francs par vache laitière. Avec environ 600 000 vaches, cela représente actuellement 120 millions par année, qui ne pourraient être prélevés que sur les contributions aux productions végétales. Pour éviter la guerre dans ses rangs, l'USP avait jusqu'ici refusé d'entrer en matière. Mais son président, le démocrate du centre Hansjörg Walter (TG), paraît avoir changé d'avis.

La prime à la vache est d'abord une affaire de gros sous, mais elle va au-delà. La production de lait, qui représente à peu près 70% de la production agricole suisse, est plutôt le fait des Alémaniques – en particulier dans les bastions conservateurs de Suisse centrale – et les productions végétales appartiennent plutôt aux Romands. Ce sont aussi les Romands qui ont été les plus réceptifs, ou plus exactement les moins opposés, à la réforme de la politique agricole. Les exploitations sont plus grandes, les structures ont évolué plus vite, l'esprit d'innovation est plus vif en Suisse romande et, dans une moindre mesure, en Suisse orientale. L'affaire menace donc la paix confédérale dans les rangs de la paysannerie. Elle remet également en question la philosophie de la réforme agricole, laquelle tendait à détacher l'aide de la Confédération de la production. La majeure partie des paiements directs est distribuée en fonction de la surface. En prélever une partie pour la réaffecter à la production laitière constituerait un retour en arrière.

Une retombée collatérale des dernières élections fédérales vient encore envenimer la querelle. Elu au Conseil national, le très médiatique démocrate-chrétien valaisan Christophe Darbellay doit abandonner la vice-direction de l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG). Parmi la cinquantaine de candidats intéressés, une demi-douzaine ont été présélectionnés. Or ils sont tous Alémaniques et représentent tous, de près ou de loin, les milieux de la production laitière. D'où les hurlements chez les Romands, céréaliers, betteraviers et vignerons, qui se voient exclus de la nomenklatura agricole. C'est comme ça que l'on commence une guerre.