Le pénal lui coule dans les veines. Et la défense des droits fondamentaux lui donne une redoutable énergie. Guglielmo Palumbo, jeune avocat genevois, peut déjà se vanter d’être devenu le cauchemar du Département de la sécurité. Son obstination et son souci du détail ont fait de lui le grand spécialiste du métrage des cellules surpeuplées de Champ-Dollon.

Rien ne lui échappe dans le champ ingrat de ce calcul pour obtenir réparation d’un enfermement jugé indigne. «C’est vrai qu’on leur a donné pas mal de boulot», dit-il avec le sourire humble et une satisfaction non dissimulée. Insatiable, il vient de rentrer des Etats-Unis où il a pu prendre la mesure autrement plus dévastatrice de l’erreur judiciaire.

Le parfait biotope

Pour lui, le droit n’a jamais été un choix par défaut. Dès l’adolescence, la lecture du «Salaud lumineux» de Jacques Vergès met cet élève indiscipliné et un rien subversif sur la voie. Guglielmo Palumbo veut devenir avocat et être du côté, dit-il, des malheureux. A l’Université, il attend impatiemment les cours de procédure pénale pour acquérir toutes les armes nécessaires à ses futurs combats. Son mémoire, il le consacre au rôle de l’avocat après le jugement, lorsque le détenu exécute sa peine et risque désormais la sanction disciplinaire. C’est dire à quel point la mission de défense continue lui tient très tôt à cœur.

Un début de stage au sein d’un cabinet qui délaisse le pénal pour d’autres domaines freine cette inspiration. Il demande le soutien du bâtonnier de l’époque, François Canonica, qui le dirige sans hésiter vers le biotope parfait pour cultiver le feu sacré. L’étude de Mes Yaël Hayat et Nicola Meier.

Je n’étais pas seulement là pour passer un brevet mais pour grandir et devenir un homme.

Tous ses rêves se réalisent. Les visites en prison, les audiences devant le Ministère public ou devant le juge, la transmission du savoir, les batailles, la victoire devant le Tribunal fédéral pour faire reconnaître l’illicéité des conditions de détention et les efforts pour concrétiser au quotidien cet arrêt historique. «Je n’étais pas seulement là pour passer un brevet mais pour grandir et devenir un homme.»

Voyage à Rome

De cette expérience intense et parfois difficile, il garde des souvenirs inoubliables. Aller plaider pour une détenue malmenée et finalement perdre à Nyon contre sept gardiens de prison, dans une ambiance tendue et hostile, avec le célèbre Eric Dupont-Moretti à ses côtés. Rendre visite à un condamné qui vient de rater sa tentative de suicide en prison et qui est hospitalisé au quartier psychiatrique. «Cela vous marque.» Accompagner Me Hayat à Fribourg et réussir à éviter la perpétuité à un assassin.

Au printemps 2015, son brevet en poche, il devient collaborateur de cette même étude et fait encore la démonstration de sa persévérance. Son Italie natale, quittée à l’âge d’un an pour accompagner un papa chimiste sur les bords du Léman, l’attire. Il part effectuer un séjour à Rome dans un prestigieux cabinet qui a défendu ministres et autres politiciens très compromis. Pour cet inconditionnel du film «Le Parrain», l’univers est palpitant. Il n’est que spectateur mais il peut s’imprégner des grands et surtout longs procès, là où nombre de témoins défilent encore.

Le phénomène américain

De retour à Genève, un nouveau défi le démange. Touché il y a quelques années par le livre d’un journaliste français sur la justice américaine, il découvre l’existence de l’Innocence Project. Un organisme dédié à la lutte contre l’erreur judiciaire. Un phénomène de masse outre-Atlantique. Il bénéficie d’un nouveau congé sabbatique pour aller se frotter à ce système extrême où les mineurs peuvent se voir infliger la prison à vie et où de nombreux condamnés attendent dans les couloirs de la mort. Il parvient encore à convaincre le groupe là-bas de son utilité comme avocat étranger.

Basé à Boston, il se consacre durant trois mois à un seul dossier dont il n’a pas le droit de parler. Un «cold case», comme on dit. Un homme condamné à la perpétuité pour des faits très anciens et contestés. L’expérience américaine est riche d’enseignements. Guglielmo Palumbo apprend à travailler avec des détectives privés et à proposer des actes d’enquête pour tenter de prouver l’innocence de la personne et les failles du procès qui a abouti à la condamnation. Il remet son rapport écrit aux avocats de l’équipe qui poursuivront ce travail de longue haleine.

Durant ce séjour, il assiste à la conférence annuelle de l’Innocence Network qui se tient au Texas. Quelque 150 personnes, officiellement reconnues comme victimes d’une erreur judiciaire, sont présentes. Impressionnant. De quoi transmettre le virus à ce passionné qui rêve déjà de créer une antenne helvétique et de rejoindre ainsi les pays ayant suivi l’exemple américain. Les 16 et 17 juin, il se rend à Prague pour une réunion de la branche européenne.

Le poids de la robe

Certes, le contexte est différent en Suisse. Mais il est convaincu qu’un observatoire de l’erreur judiciaire pourrait être utile. «L’idée est d’instiller une certaine culture pour éviter tous les biais qui influencent les enquêtes et risquent de fausser les résultats. Les aveux, la science forensique, la reconnaissance des suspects sur photo ou derrière une vitre, toutes les preuves peuvent être contaminées par certaines informations.»

Il faut aller jusqu’au bout de ses forces pour mettre en œuvre une défense.

A bientôt 28 ans, cet avocat dans l’âme explique qu’il n’a pas vraiment besoin de se changer les idées, même s’il avoue l’amour du foot et de la lecture. Son métier, il le compare à celui de l’artiste. «Il faut aller jusqu’au bout de ses forces pour mettre en œuvre une défense.» Contraint par ses maîtres à prendre des vacances lors de son stage, il a tout de même su profiter des plages cubaines pour déguster le cigare in situ et cultiver son penchant épicurien.

La détente et l’insouciance sont toujours de courte durée chez lui. Normal. Il y a ce moment aux Etats-Unis qui lui a fait froid dans le dos et qu’il n’oubliera jamais. Celui où cet homme, enfermé à tort durant de longues années, s’adresse à l’auditoire en ces termes: «Soyez de bons avocats, car moi, j’en ai eu un mauvais.»

Une responsabilité qu’il sait devoir porter avec la robe. Comme en cette fin de semaine où il accompagnera Yaël Hayat à Berne pour combattre un internement à vie.


Profil:

1988: Naissance à Milan

2008: Maturité et prix d’économie et droit au Collège André-Chavanne

2013: Début du stage à l’étude Hayat & Meier

2015: 3e prix au Concours d’art oratoire Michel Nançoz

2016: Séjour aux Etats-Unis au sein du New England Innocence Project