Enquête

Guillaume Barazzone dans le rôle du «copycat»

Le Ministère public genevois s’intéresse au voyage du conseiller administratif à Abu Dhabi. Selon le principal intéressé, celui-ci lui a été offert par un ami avocat qui s’avère être le gendre d’Abdul Rahman El Assir, intermédiaire controversé du marché de l’armement

Pierre Maudet doit se sentir moins seul. Un peu à la manière d’un «copycat», Guillaume Barazzone lui vole la vedette depuis quelques jours sur le thème du voyage embarrassant. Cela se passe encore à Abu Dhabi, au moment du Grand Prix. Le conseiller administratif, qui porte aussi la casquette de conseiller national, explique avoir été invité par un ami avocat, lequel a pris en charge tous les frais. Le magistrat PDC évoque un séjour strictement privé même si des mains très officielles ont été serrées sur place au gré des rencontres. De quoi attiser la curiosité du parquet genevois qui confirme avoir ouvert une procédure pour acceptation d’un avantage afin de vérifier les contours de ce nouveau cadeau.

Un voyage privé mais offert

Le Ministère public n’a pas encore sorti la grosse artillerie. Selon son porte-parole, Henri Della Casa, «le procureur général a ouvert une procédure du chef d’acceptation d’un avantage à la suite des déclarations publiques faites la semaine dernière par le conseiller national et conseiller administratif Guillaume Barazzone en relation avec un voyage offert par un tiers». La procédure est formellement dirigée contre inconnu, précise encore le porte-parole, et Guillaume Barazzone «y revêt la qualité de personne appelée à donner des renseignements». Tout comme Pierre Maudet au début de l’enquête le concernant, le magistrat PDC «a été invité à formuler des observations écrites sur ce voyage et son financement».

Le principal intéressé a pris acte de l’ouverture de cette enquête et publié un bref communiqué. «Je vais évidemment pleinement collaborer avec le parquet et transmettre toutes les pièces et explications qui démontreront qu’il s’agit bien d’un voyage privé et que mes déclarations publiques sont conformes à la vérité.» Pour le reste, Guillaume Barazzone réserve ses propos à l’intention exclusive du Ministère public.

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Les liens de l’ami généreux

Selon les explications données jusqu’à présent par Guillaume Barazzone, l’invitation de novembre 2017 lui a été faite par un ami. Un avocat espagnol, âgé de 38 ans, qui vit entre les Emirats et les Etats-Unis. L’intéressé, dont l’identité a déjà filtré dans la presse, travaille depuis 2009 pour un grand groupe basé à Dubaï, actif dans le financement d’entreprise, l’investissement commercial et le conseil. Ce dernier a confirmé lundi, à l’intention de la RTS, son rôle d’hôte ainsi que la prise en charge des coûts du voyage, avant de refuser de répondre à d’autres questions.

Ce même ami est surtout connu pour avoir fait les gros titres de la presse people en 2016 à l’occasion de son mariage avec la fille d’Abdul Rahman El Assir. Des noces célébrées en grande pompe durant trois jours à Gstaad, lieu de résidence du richissime beau-père. Cet homme d’affaires espagnol, d’origine libanaise, s’est notamment illustré dans de gigantesques contrats d’armement avec le Pakistan ou encore l’Arabie saoudite et a défrayé la chronique, il y a six ans de cela, en devenant l’un des mis en examen du scandale politico-financier français plus connu sous le nom de «l’affaire Karachi».

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Ce dossier, qui a comme toile de fond pots-de-vin et rétrocommissions possiblement destinées à financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995, est encore en attente de jugement en France. Abdul Rahman El Assir a été renvoyé devant le Tribunal correctionnel aux côtés de cinq autres protagonistes. Quant au parquet genevois, il sera sans doute intéressé de savoir si ce personnage haut en couleur a participé d’une manière ou d’une autre au financement, par exemple via une société gérée avec son gendre, du voyage de Guillaume Barazzone.

Parmi les «happy few»

En attendant ces éclaircissements, force est de constater que le conseiller administratif n’a pas passé tout son temps en compagnie de son généreux ami. Des images, diffusées mardi soir par la RTS, le montrent en visite dans la Shams Tower, sorte de zone exclusive où le gotha des Emirats reçoit ses invités de marque. Parmi lesquels le dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov. A ce propos, Guillaume Barazzone a précisé avoir accédé quelques minutes à ce sommet des «happy few» grâce à Diego Aponte, le patron du gérant du transport maritime MSC, croisé lui aussi par hasard. Le même qui avait ramené Pierre Maudet en jet privé depuis Téhéran.

Un mélange des genres que le magistrat PDC balaye d’un revers de la main en assurant n’avoir reçu aucune invitation officielle et n’avoir traité aucune affaire publique lors de ces quelques jours. Devant le municipal, il a expliqué avoir assisté au Grand Prix et y avoir rencontré des personnalités. Il a aussi dit s’être reposé sur la plage et avoir visité le Musée du Louvre local. Le casting, révélé depuis lors, semble un peu fourni pour une simple promenade dépaysante.

L’argument du privé

De toute manière, l’argument des vacances ne fait pas disparaître tous les problèmes liés à une telle offrande. Même Pierre Maudet, lors de son mea culpa télévisé, a reconnu que son excuse du voyage strictement privé n’en était pas une, car un conseiller d’Etat l’est 24h sur 24, et ne peut jamais gommer sa fonction. Quant aux attentes que pourrait nourrir un généreux donateur à l’égard de son invité, celles-ci seront toujours susceptibles de s’exprimer plus tard et sous diverses formes. Au minimum, l’élu prend ainsi le risque de paraître redevable et de ternir sa réputation alors même que la société se montre de moins en moins tolérante envers les privilèges et autres conflits d’intérêts.

Sur ce thème: Ministres, même en vacances?

Si d’aventure le parquet estime devoir pousser plus loin son enquête, il n’aura pas forcément besoin de passer par une levée d’immunité. La fonction de conseiller administratif ne fournit pas cette protection. Par contre, si les éléments recueillis sont en lien avec l’activité de parlementaire, il faudra obtenir le feu vert des Chambres fédérales. Celles-ci ont accepté dernièrement de lever l’immunité de l’ex-conseiller national bâlois, Christian Miesch, soupçonné d’avoir accepté un abonnement général des CFF en échange du dépôt d’une interpellation en lien avec des exilés kazakhs. La République des petits copains a vécu.


Mise à jour le 25 octobre: A la demande du conseiller administratif Guillaume Barazzone, l'article souligne désormais que lors de son intervention devant le conseil municipal, il a bien fait mention de son repos à la plage et de sa visite au Musée du Louvre mais aussi du fait qu'il a assisté au Grand Prix d'Abu Dhabi et qu'il y a rencontré des personnalités.

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