La presse suisse estimait lundi que les opposants à l’initiative «pour la protection face à la violence des armes» étaient parvenus à faire du scrutin un vote sur la sécurité et les valeurs. Son rejet serait donc plus une défense de la tradition qu’une décision sur le fond.

Métaphores filées. «Les Suisses flinguent l’initiative», titre 20 Minutes. «La poudre a parlé», dit La Liberté de Fribourg dans une jolie formule, qui estime que «les opposants à l’initiative ont habilement focalisé le débat sur l’arme militaire», même si elle «ne représente qu’une infime partie des armes existant dans le pays». C’est ainsi «la Suisse des stands de tir, des chasseurs et des soldats qui s’est massivement mobilisée» pour faire échec aux initiants. Tout en relevant que «les tenants de la tradition sont rassurés», Le Nouvelliste valaisan se demande, lui, avec ce score «sans appel», «sur quoi les citoyens ont réellement voté»: «Paradoxalement, ce sont ceux-là même que l’initiative voulait épargner, à savoir les chasseurs, les tireurs sportifs et les collectionneurs, qui ont fait capoter le projet.»

«Au sujet des armes, n’est-ce pas plutôt la peur de voir disparaître une certaine vision de la Suisse qui l’a emporté?» se demande pour sa part le Journal du Jura. Et d’ajouter: «Et tant pis si cette image, digne d’Epinal, ne correspond plus aux réalités stratégiques d’aujour- d’hui.» Plus véhément, Le Quotidien jurassien écrit que «c’est une victoire de la tradition, du conservatisme». En affirmant que l’initiative constituait «une attaque contre la liberté individuelle, la responsabilité du citoyen, contre l’armée de milice», les opposants «ont su lever des troupes diverses». C’est en quelque sorte «la peur d’une bureaucratie des armes» qui a fait basculer le scrutin, selon le Blick et… la BBC, qui fait la même analyse. Guillaume Tell est sauvé, il peut dormir en paix, estime en Italie Il Sole-24 Ore. Ce que confirme l’agence AP, notamment reprise par Le Nouvel Observateur: «Pas de révolution au pays de Guillaume Tell», qui conserve une législation parmi «les plus libérales» au monde, remarque l’Independent britannique, et continue à surprendre les étrangers par sa milice armée, indique El País madrilène.

«Le mythe du citoyen-soldat n’est (pour l’heure) pas encore touché», renchérit La Regione tessinoise. «Les Suisses ont affirmé avec aplomb qu’ils étaient suffisamment matures et raisonnables pour qu’on ne les prive pas de leur joujou», insiste Le Matin de Lausanne, spécificité helvétique qui a aussi fait l’objet d’un reportage sur la chaîne TV française d’information en continu BFM TV. «Les traditions l’emportent sur le désarmement», affirme de son côté, solennellement L’Agefi. «Les Suisses ne veulent pas désarmer», enchaîne, en Allemagne, Die Welt. «La Suisse pacifique et neutre chérit sa tradition armée», écrit le portail The Canadian Press.

Quant à la Tribune de Genève, elle juge que «c’est la Suisse moderne qui a perdu cette bataille». Elle relève un paradoxe, estimant que «les Suisses conservateurs, UDC en tête, ont voté hier contre une mesure de sécurité». «Entre sauver des vies ou sauvegarder le mythe désuet attaché à l’arme militaire, ils ont préféré le mythe.» Dans le canton de Vaud, 24 Heures relève aussi que les Suisses «ont dit oui à la tradition», même si celle-ci a été revisitée, l’armée ayant dû admettre que «tout le monde ne peut se voir confier un fusil d’assaut, et encore moins les cartouches». D’ailleurs, «les Suisses n’ont pas admis la très pessimiste vision du monde portée par les initiants» et ont fait «face aux armes, le pari de la confiance»: «La tradition est sauve: les fusils resteront au placard», résument de concert Le Courrier genevois et le Südkurier allemand. «Le symbole l’a emporté», indique la TSR. Sur les ondes de la RSR, la ronde des présidents de partis ne dit pas autre chose.

Même ton dans la presse alémanique. La Basler Zeitung titre: «Victoire de la vieille Suisse». Pour la Neue Zürcher Zeitung, «la sécurité et la défense sont des valeurs très profondément ancrées», alors que le Bund estime que «quelques symboles pathétiques peuvent être plus forts que la froide raison». Aux yeux du St. Galler Tagblatt, une «machinerie de marketing géniale» a fait de l’initiative le terrain où se jouait la grandeur ou la déchéance du pays. Ce journal relève en outre que, tant sur le fond que sur la forme, les opposants ont «sorti les mêmes chansons qu’ils avaient déjà entonnées lors des votations sur les minarets et sur le renvoi des étrangers».

Le Tages-Anzeiger va aussi dans le même sens: «Pour une large partie de la population, il s’agissait d’une question d’identité nationale, de défense de la liberté et de l’autodétermination.» «Il est facile d’organiser la résistance en agitant de tels spectres.» Résultat: la population a voté «contre la criminalisation de la possession d’une arme», dit la Neue Luzerner Zeitung. Et la Südostschweiz, elle, n’est pas surprise du Röstigraben ni du clivage entre villes et campagne. Qui renforce l’image de cette Suisse assez clairement coupée en deux, selon le Giornale del popolo: «Nous avons peut-être là de vieilles fractures», constatait l’émission Genève à chaud, dimanche sur la chaîne de télévision genevoise Léman bleu.