bonnes feuilles

Guillaume Tell, un Romand aussi

Voici trois extraits d’un livre fraîchement paru sous la direction de l’historien Jean-Daniel Morerod. Il montre comment les Welsches se sont approprié un mythe à l’origine si alémanique

Guillaume Tell. On pensait tout connaître du célèbre archer, sans qui la Suisse ne serait, dit-on, pas ce qu’elle est. Pourtant, le mythe recèle encore quelques secrets, notamment sur la manière dont ce fleuron de la Suisse primitive a franchi le Röstigraben. Comment les Romands se le sont-ils approprié? A partir de quand s’intéressent-ils à lui? A quelle époque apparaît-il dans les textes français? La Société d’histoire de la Suisse romande s’est mise au chevet du mythe. Elle vient de publier un ouvrage qui retrace le parcours national du héros.

C’est à la fin du XVIe siècle que Guillaume Tell a pris pied en Suisse romande. Les historiens ont retrouvé deux documents aux Archives de l’Etat de Neuchâtel. Ils montrent ceci: c’est à cette époque que ceux qui composent aujourd’hui la Suisse romande s’intéressent aux mythes fondateurs. Parmi ces textes, une traduction manuscrite du Jeu de Tell datée d’environ 1565, extraite des archives de la Classe des pasteurs de Neuchâtel.

L’ouvrage propose en outre une nouvelle traduction française de plusieurs textes médiévaux qui ont contribué à la naissance du mythe. Comme l’a expliqué l’historien Jean-Daniel Morerod (lire LT du 29.07.10), les traductions vieillissent plus vite que tout autre texte parce qu’«il y a une sorte de compromis entre la langue du moment et la représentation du passé». C’est pourquoi il a été jugé nécessaire de rafraîchir les traductions les plus récentes, qui datent du XIXe siècle.

L’ouvrage compare encore l’archer des Waldstätten à d’autres tireurs anglo-saxons et nordiques, le Scandinave Toko et le hors-la-loi anglais William of Cloudesley, un quasi-contemporain de Robin des Bois.

■ Les extraits

L’histoire de l’archer, de la pomme et de l’enfant

« Un certain Toko avait servi quelque temps comme soldat du roi; en dépassant les efforts de ses compagnons par l’excellence de son service, il s’était fait bon nombre d’ennemis, jaloux de ses qualités. Un jour, au milieu d’une tablée où il avait bien bu, il laissa échapper ces mots: il maîtrisait si parfaitement la technique du tir à l’arc, se vantait-il, qu’il pouvait atteindre de loin, en ne tirant qu’une flèche, une pomme aussi petite qu’on voulait, posée sur un pieu. Cette affirmation parvint aux oreilles de ses détracteurs, et même le roi finit par en entendre parler.

Mais bien vite, la perversité du souverain transforma l’assurance d’un père en danger pour son fils: ordre fut donné de remplacer le pieu par son enfant chéri, la prunelle de ses yeux. Et si selon sa vantardise il ne lui faisait pas tomber d’une seule flèche le fruit de la tête, il paierait de la sienne sa vaine gloriole. L’ordre royal contraignait le soldat à aller au-delà de ses prétentions, pris au piège que lui avaient tendu ses détracteurs en s’emparant d’une parole proférée sous l’effet de l’alcool. Ainsi, il se trouvait obligé, par ce qu’il avait dit, à accomplir même ce qu’il n’avait pas dit. En conséquence, il dirigea ses efforts vers cet imprévu, et ce qu’il avait affirmé à la légère, il l’accomplit pleinement grâce à son habileté. C’est qu’en effet son courage inébranlable, même empêtré dans les basses manœuvres inspirées par la jalousie, ne pouvait pas faire taire son sentiment de confiance légitime. Bien mieux, il accepta l’épreuve avec d’autant plus de détermination qu’elle était plus difficile.

Donc Toko fit paraître son enfant, et l’engagea vivement à subir le bruit que ferait la flèche d’une oreille indifférente et sans bouger la tête, pour éviter qu’un tressaillement de sa part ne vienne anéantir l’effet de l’exploit technique de son père. De plus, dans l’intention de lui ôter toute crainte, il lui fit détourner la tête pour qu’il ne soit pas effrayé en voyant venir la flèche. Il sortit ensuite trois traits de son carquois et le premier qu’il plaça sur la corde toucha sa cible. Si le sort l’avait fait atteindre la tête de l’enfant, la catastrophe subie par le fils retombait sans nul doute sur la vie du père, et une flèche mal dirigée aurait causé semblable ruine et pour l’auteur et pour l’objet du tir. Dois-je alors porter une plus grande admiration au courage du père ou à la force intérieure du fils? Je me le demande. L’un évita un meurtre grâce à son expérience de son art, l’autre assura sa sauvegarde grâce à sa résistance, physique tout comme mentale, et fit preuve de piété envers son père. Oui, vraiment, en montrant autant de courage dans l’attente de la flèche que le père avait fait preuve d’habileté dans son envoi, le corps du plus jeune fortifia l’âme du plus âgé. De la sorte, grâce à sa fermeté, il obtint de ne pas causer la perte de sa vie, ni celle du salut à son père.

Alors le roi demanda à Toko pourquoi il avait retiré plusieurs traits de son carquois, du moment que son arc ne devait avoir qu’une seule chance de réussite. Il répondit: «C’était pour me venger sur vous, au moyen des autres pointes, de mon premier tir, si je l’avais manqué, pour que je ne connaisse pas la punition en étant innocent, ni vous l’impunité en ayant outrepassé vos droits.» En s’exprimant si franchement, à la fois il laissa comprendre que sa réputation de courage était justifiée et montra que l’ordre royal méritait punition.»

La première version française (neuchâteloise) du «Jeu de Tell», en vieux françois

«Lhistoire de Wilhelm Thel premier homme des Ligues. Joué a Ury en lannee 1537, translaté dallemant en françois p[ar]./.

Preface du premier herauld:

Louange: est honneur doibt p[ar] raison estre attribué a Dieu le pere tout puissant p[ar] ce que de sa bonté et mesericorde il ne delaisse jamais les siens, mais au contraire leurs et tousjours aydant et favorable com[m]e p[ar] experience verez, par lhystoyre suyvante de Wilhelm Thel qui estoit homme de bien residant et habitant au pays de Ury. Allencontre duquel lire et couroulx du bailliff dud[it] lieu ce dressa de sorte que led[it] Tel fust contrainct de tirer de son arbalaiste une pomme de dessus la teste de son enffant pource que en cest art il estoit subtil et experimenté, combien que son cœur estoit bien loing de ce mectre en hazard de tuer son propre enffant mais la tirrannye et arrogance qui pour lhors regnoit aulx cœurs de telles gens estoit cause de telz et semblables maulx et mesmement de la ruyne de plusieurs royaulmes com[m]e a esté debvant ladvenement de Jesus Crist du temps de Lucrece qui fust [con]trainte contre sa vollonté de Sexte qui est une comparaison semblable a la p[rese]nte histoyre et pour les persecutions et seductions quilz convenoit aulx Romains endurer et souffrir ne le pouvans plus comporter chasserent leur roy et tous ses gens et p[ar] ce moyen se mirent en liberté tout ainsin adce jay entendu a esté fait aulx trois pays d’Ury, Schwitz et Underwalden la ou les bailliffz ont usé de grandes tirannies tellement que sy quelque paysan avoit femme, enfant boeuffs ou vaches ou aultre chose qui leurs fut agreable ilz voulloient tout avoir et de tout faire a leur vollontey et plaisir parquoy fust led[it] Wilhelm Thel contraint de tirer la pomme de dessus la teste de son enffant comme dit est mais il advisa saigement car il mist a mort le bailly pour sa recompense par lequel moyen furent mis lesd[its] trois pays en libertez et franchises. Je laisseray se propos et vous feray entendre comme et de ou nous sommes venuz au pays.

[...]

Le baylly ce vient presenté luy trois [sic] a la com[m]une de Ury et dist:

Escoutez et entendez vous ault[res] paysans pourquoy je suis venuz en ce pays. Le duc Albert daustriche ma depputé et ordonné pour estre v[ost]re bally, p[ar] quoy vous veulx je bien dire et declairer que je vous rengeray en ma subgection aultrement que vous navez esté du passé et p[ar] ainssin soyez obeyssans a mes com[m]andemens sy avez envie deviter mon indignation et daultant que craignez de tumber en inco[n]venient et peril.

Wilhelm Thel auquel telles parolles desplurent fort ce retire en ung lieu appart et rencontre le Stouffacher et luy dit:

Tu soys le tresbien venu mon amy je te prie declaire moy ce que tu as icy affaire car il me semble a te veoir ainsin diligenter que tu aye quelque chose que te presse grandement.

Le Stoufacher luy respondit en ce mesme instant sapproche Erny de Mechtal et les escoute p[ar]ler:

Mon amy Wilhelm je le te veulx bien dire et fault que tu entende que n[ost]re bally me veult chasser de ma maison aquoy nul ne peult obvier que Dieu seul mais affin que tu me cognoisse mieulx je mappelle Stoufacher de Schwitz.

Erny de Mechtal leur dist:

Jentendz dequoy vous vous plaingnez et fault que p[ar]eillement je vous recite mes dolleances. Je mappelle Erny de Mechtal et suis esté [con]trainctz de habandonner Unnderwalden parce que mon pere avoit deux boeuff lesquelz le ballif luy voullist prendre p[ar] force et my mis en deffence de sorte que je coupy le doibz a lung de ses s[er]viteurs ce fait penssay en moymesme quil seroit bon de me retirer mais je ne veulx vous celler que le bally a fait crever les yeulx a mon pere et avecq[ues] ce luy a prins tout son bien. Je vous laisse a pensser sy telle cruaulté me fait mal au cœur.»

La sensibilisation des Romands au mythe de Guillaume Tell

«Au plus tard après la fin de l’Ancien Régime et, partiellement, plus tôt dans des milieux cultivés, les thèmes de la tradition confédérale de la libération furent repris avec empressement en Suisse romande aussi, dans de larges cercles. C’est ainsi qu’en 1791 la figure de Tell dominait les banquets révolutionnaires, contre lesquels le pouvoir bernois prit des mesures militaires. Les premiers vapeurs à naviguer sur le Léman en 1823 et 1824 s’appelèrent le Guillaume Tell et le Winkelried. Il faudra un demi-siècle pour que deux bateaux naviguant sur le lac des Quatre-Cantons reçoivent les mêmes noms.

Il en va de même pour les noms de rue. Il y avait une «rue Guillaume-Tell» et une «rue Arnold-Winkelried» à Genève en 1834 déjà, alors que des rues et places ne furent baptisées du nom de ces héros à Bâle qu’en 1873 et 1874 et à Zurich en 1881 et 1883. En 1895, la même année qu’à Altdorf, une statue de Tell fut dévoilée à Lausanne devant le Tribunal fédéral; elle était l’œuvre d’un sculpteur français renommé, Antonin Mercié. Et, sur le modèle des anciennes chapelles du lac des Quatre-Cantons, de Bürglen, lieu supposé de la naissance de Tell, et de la Hohle Gasse près de Küssnacht, on en éleva une, pendant la Première Guerre mondiale, en l’honneur du héros uranais sur l’esplanade de Montbenon à Lausanne, tout près de la statue de Mercié. […]

Pendant que les historiens romands découvraient la variété de leurs histoires régionales, avec leurs liens européens, beaucoup de leurs collègues en Suisse allemande s’acharnèrent à contester la vision historique de cette défense nationale intellectuelle. Confronté au reproche d’être un «casseur de mythes», c’est avant tout Marcel Beck et son «école» qui se vouèrent à la «démythification» de l’histoire suisse. A cette occasion, certains de ses élèves se posèrent en «hérétiques», prenant pour cible les autorités qu’ils voulaient provoquer.»

Rédigé sous la direction de Jean-Daniel Morerod et d’Anton Näf, respectivement professeurs d’histoire médiévale et de linguistique allemande à l’Université de Neuchâtel,Guillaume Tell et la libération des Suisses est publié dans la collection Pour Mémoire, par la Société d’histoire de la Suisse romande (276 pages).

Publicité