Fête fédérale

Les Guisolan, à la lutte comme à la guerre

Marc Guisolan est le régional de l’étape. Et il est fin prêt pour affronter ses adversaires, dans quelques jours à Payerne. Sous le regard de milliers d’autres personnes et surtout de son père Gilles.

Gilles Guisolan arrive le premier au local de lutte d’Estavayer-le-Lac (FR). La poignée de main est ferme, évidemment. «On ne naît pas lutteur. Mais quand on le devient, on le reste à vie». C’est dit. Une tronche, le père Guisolan. Une personnalité plutôt.

Avec d’autres, il a mouillé sa chemise et sa culotte pour faire venir la Fête fédérale de lutte dans la Broye. La manifestation a lieu tous les trois ans et tous les quinze ans en Suisse romande. La compétition est vive entre les candidats à son organisation. «On en discutait comme ça, entre gens du club. Et puis on a fini par se dire: pourquoi pas? Et on a tenté le coup». Il se souvient être allé discrètement prendre les mesures de l’aérodrome de Payerne pour vérifier si la surface pouvait convenir à une telle manifestation, le plus grand événement sportif de Suisse avec son arène provisoire de 52’000 sièges et sa gigantesque place de fête prête à accueillir 250’000 visiteurs.

Trop de bobos, trop d’années au compteur, Gilles Guisolan ne lutte plus. Chef d’entreprise, il a aussi quitté le comité d’organisation peu après l’attribution de la fête à Estavayer-le-Lac. Après avoir porté le dossier de candidature, il a préféré céder sa place en raison de la charge de travail. Par contre, il a gardé la casquette de président du Club de lutte de la région. Il entraîne également des handicapés qui feront une démonstration lors de la cérémonie d’ouverture de la Fête fédérale, vendredi 26 août.

A vélo jusqu'à l'arène

Et il regardera son fils, Marc, à la poignée de main tout aussi ferme. Agé de 25 ans, Marc Guisolan est le régional de l’étape. Celui qui habite le plus près du site mais aussi un des meilleurs lutteurs de Suisse romande. Et il est fin prêt. Il sait déjà qu’il fera le trajet de son domicile à l’arène à vélo, qu’il rentrera tous les soirs, qu’il ne fera pas la fête avant dimanche soir, qu’il ne se laissera pas distraire par le bruit des cantines, qu’il va combattre jusqu’au bout.

La lutte, c'est du sérieux

La lutte, c’est du sérieux. Un sport d’élite, qui compte quelques professionnels dans ses rangs, des préparateurs physiques, des chefs techniques, des coatch, des masseurs. Gilles Guisolan raconte qu’à l’époque, on luttait davantage à l’instinct. Un loisirs pour les gens de la terre. «Nous formions un noyau de quelques jeunes. Comme nous ne pouvions pas aller au fitness comme aujourd’hui, on montait talus et escaliers. On s’entraînait la semaine alors que d’autres pas du tout» Sa recette pour se maintenir en forme: «en rentrant de l’entrainement, je mixais douze oeufs, un verre de vin rouge, six biscuits au beurre et un ½ litre de lait».

105 kilos au compteur

Son fils a appris à planifier ses efforts, à distinguer les étages de la pyramide alimentaire et les bienfaits du sucre lent. Il a suivi un régime… pour prendre du poids. Ou plutôt du muscle. Il a dépassé les cent kilos. Cent cinq, pour être précis. Le père comme le fils rient des petits gabarits de journalistes. «Pour nous, ce sont les sacs de ciment qui pèsent cinquante kilos». Et ce n’est pas Marc Guisolan qui dira le contraire puisque lui aussi travaille dans la construction après avoir fréquenté l’école d’ingénieur. Parce que tous les lutteurs ne sont pas boucher, bûcheron ou agriculteur. «Dans nos rangs, il  y a même un banquier», relève-t-il.

Mais qu’importe l’âge et le rang, l’esprit reste. Le respect, la camaraderie, la persévérance. Un lutteur peut terrasser son adversaire, il lui tendra ensuite la main pour le relever, enlèvera la sciure qui lui colle au dos, comme le veut la coutume. Et si dimanche soir, un seul partira avec le taureau, tous recevront un prix. Il n’y aura pas de huées. Et il n’y a jamais eu de bagarre sur une place de fête, malgré la bière qui coule à flot.

Pas le physique d'un footballeur

Gilles Guisolan a commencé la lutte parce qu’il n’avait pas le physique d’un footballeur. Marc Guisolan a testé le skater hockey, sport qu’il pratique encore pour se maintenir en forme. «Ce n’est pas que je n’aime pas les sports collectifs, mais dans ces disciplines, en cas de défaite, c’est souvent la faute à quelqu’un d’autre. La lutte par contre a les deux avantages. C’est un sport individuel. Dans un rond de sciure, on veut donner le meilleur. On est là pour combattre et si on perd, il faut assumer seul. Mais il y a derrière chacun d’entre nous tout un club qui partage les mêmes valeurs et que l’on veut faire progresser».

«La lutte est un sport qui forge le caractère, complète Gilles Guisolan. On s’endurcit, on devient combatif, on ne baisse jamais les bras. Par la force des choses ce qu’on acquiert se retrouve dans notre vie privée et professionnelle. Raison pour laquelle vous trouverez beaucoup de lutteurs qui sont aussi indépendants dans leur profession».

Plaie recousue sans anesthésie

Pour la petite anecdote, Gilles Guisolan raconte que lors d’une fête de lutte régionale, son fils Marc, âgé alors de 20 ans, s’est ouvert l’arcade sourcilière: «Nous avions deux possibilités: filer vers l’hôpital le plus proche ce qui signifiait renoncer à la suite de la compétition, ou arranger ça sur place. Marc a choisi la seconde option et on recousu la plaie sans anesthésie».

Mais ces prochains jours, il ne faudra pas brusquer Marc Guisolan. Il va se ménager. L’heure n’est déjà plus à l’entraînement intensif. Son objectif: fêter une couronne dimanche soir. Quant au taureau, il pense qu’il partira à nouveau vers le canton de Berne, fief de la lutte suisse.


Profil

1966 Naissance de Gilles Guisolan à Estavayer-le-Lac. Actif dans la lutte depuis son enfance, il est titulaire de cinq couronnes et préside aujourd’hui le Clubde lutte d’Estavayer-le-Lac.

1991 Naissance de Marc Guisolan à Payerne. Suivant les traces de son père, il commence la lutte à l’âge de 10 ans. Il a déjà 19 couronnes à son palmarès et figure parmi les cinq meilleurs Romands.

2012 La Fête fédérale de lutte est attribuée à Estavayer-le-Lac, au détriment de Neuchâtel et de Genève.

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