Le Temps: Après deux ans au Conseil fédéral, votre vision de la politique a-t-elle changé?

Guy Parmelin: Ce qui m’a le plus surpris est sans doute la complexité croissante des dossiers. J’avais déjà constaté une évolution en tant que parlementaire de 2003 à 2015. Mais nous avons aujourd’hui dans tous les départements des projets très complexes qui demandent un grand suivi. Prenez la réforme de l’armée, ce n’est pas une mince affaire. Les têtes pensantes de mon département ont presque travaillé à double durant cette année pour préparer sa mise en œuvre, tout en assurant la conduite ordinaire de l’armée.

Vous vous apprêtez à défendre devant le parlement deux projets d’envergure pesant 9 milliards de francs – l’achat d’avions de combat et l’organisation des JO Sion 2026. Ils détermineront votre bilan au DDPS. Etes-vous d’accord avec cette analyse?

C’est trop réducteur. L’efficacité de la nouvelle loi sur le Service de renseignement de la Confédération (SRC) constitue aussi un enjeu très important pour la sécurité du pays et donc pour mon département. Nous devons par ailleurs faire face à de nombreux nouveaux défis à l’ère du numérique. Le dérèglement climatique et ses conséquences pour la protection de la population – on l’a vu à Bondo – vont aussi occuper de plus en plus le DDPS.

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Le projet de Jeux olympiques d’hiver «Sion 2026» que vous soutenez est très contesté dans votre parti, comme à gauche, et souffre d’un déficit d’image. Y croyez-vous encore?

Oui, je pense que le projet est bon. Il est modeste et respecte les nouvelles conditions voulues par le Comité international olympique (CIO). Son grand atout est qu’il ne prévoit pas d’investissements monumentaux et offre une grande flexibilité. Nous avons pu préciser très clairement le cadre de l’apport financier de la Confédération avec une garantie de déficit d’environ 827 millions de francs. Il s’agit uniquement des conditions dans lesquelles le Conseil fédéral estime le projet réalisable. Nous n’avons pas octroyé de chèque en blanc contrairement à ce que certains prétendent. Mais vous avez raison sur un point. Une forte mobilisation des partisans de Sion 2026, y compris des sportifs, est à présent nécessaire. La balle est dans le camp du comité d’organisation et des cantons.

La marque qui appartient à Christian Constantin est «Sion 2026. Les Jeux au cœur de la Suisse». Mais pas «Sion 2026» ou un autre slogan. Le nouveau comité d’organisation qui est en train de se créer doit absolument régler ces aspects-là

Christian Constantin a dit dans «Le Matin»: «Les gens ne sont pas dupes, ils savent que ces jeux m’appartiennent.» Que lui répondez-vous?

C’est un aspect que les Valaisans doivent régler. Une nouvelle structure organisationnelle est en train de se mettre en place. C’est sur la base de cette structure-là que nous allons travailler.

Mais la marque Sion 2026 appartient bien à Christian Constantin…

Non. Selon mes informations, la marque qui lui appartient est «Sion 2026. Les Jeux au cœur de la Suisse». Mais pas «Sion 2026» ou un autre slogan. Le nouveau comité d’organisation qui est en train de se créer doit absolument régler ces aspects-là.

L’«Aargauer Zeitung» a révélé l’intérêt de l’ancien conseiller national UDC et entrepreneur à succès Peter Spuhler pour incarner ces jeux. Qu’en pensez-vous?

Cela serait une bonne chose selon moi. Peter Spuhler est fortement engagé dans les milieux sportifs. Je saluerais particulièrement un engagement de sa part. Il faudrait également que des sportifs ou d’autres personnalités se mobilisent – pas seulement en Suisse alémanique mais aussi en Suisse romande – pour expliquer à la population les avantages de cette candidature et ce qu’il en restera. Il y a tout un aspect de durabilité dans le projet qui fait sa force.

Est-ce à vous ou au comité de porter ce message, à savoir que les Jeux olympiques ne constituent pas un projet pour dix jours mais pour dix ans?

Il revient au comité d’organisation et aux cantons concernés de jouer ce rôle. La Confédération, elle, pose le cadre. Bien sûr, la candidature doit avoir une portée pour l’ensemble du pays et offrir une vision à long terme. Mais je vous rappelle aussi que nous sommes à huit ans des JO! Personne, dans les autres pays, n’a présenté un projet aussi développé que Sion 2026 à ce stade-là. Nous avons quasiment déjà calculé le prix du siège d’un spectateur. Nous avons quand même l’art en Suisse de nous autoflageller dès qu’un concept est spécial. Avant Expo.02, nous avons aussi eu des débats homériques. Aujourd’hui, quand vous parlez avec des gens qui sont allés à Morat, ils se rappellent tous du monolithe. Le CIO a certes eu une mauvaise image par le passé. Mais l’équipe actuelle, autour de Thomas Bach, travaille dur et les récentes sanctions en matière de dopage montrent sa volonté d’éviter les erreurs du passé.

Vous avez récemment convaincu le Conseil fédéral d’investir 8 milliards pour renouveler la défense de l’espace aérien, non pour remplir prioritairement des missions civiles, mais pour parer une attaque traditionnelle. Qu’est-ce qui justifie cette vision?

Le rôle premier d’une armée est de prévoir un cas de guerre. Le Conseil fédéral n’est pas naïf. Dans son rapport sur la politique de sécurité, il dit bien qu’il ne s’attend pas à une attaque de nos voisins ces prochaines années. Mais qui peut prédire le futur avec certitude? Personne ne s’attendait à ce que la Crimée soit prise par les Russes et annexée. A cela s’ajoutent les défis posés par le terrorisme. Je vous rappelle que des moyens volants ont été utilisés pour attaquer certaines infrastructures. Bref, notre neutralité a un coût. Avoir une armée est le prix à payer pour pouvoir faire respecter son indépendance. Si – et je dis bien «si» – la Suisse devait renoncer à sa neutralité, à ce moment-là, il ne se justifierait même plus de faire de la police aérienne. Cela coûterait beaucoup trop cher. Il faudrait alors déléguer ces missions à une organisation internationale. Mais en échange, on nous demanderait sans doute très gentiment de participer à des missions internationales à l’étranger…

L’armée est un système global. Vous ne pouvez pas consacrer exclusivement des forces dans un domaine au risque d’en affaiblir un autre.

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Comme l’ont montré des cas récents, ce n’est plus qu’une question de temps avant que l’on doive déplorer des morts suite à un piratage informatique, qui toucherait un hôpital par exemple. N’est-ce pas la principale menace pour la Suisse?

C’est en effet l’une des principales menaces. Mais l’armée est un système global. Vous ne pouvez pas consacrer exclusivement des forces dans un domaine au risque d’en affaiblir un autre.

L’Europe de la défense se construit autour de la Suisse. Ne sommes-nous pas condamnés à collaborer davantage à moyen terme, ne serait-ce que pour profiter des innovations technologiques?

Nous collaborons déjà régulièrement avec nos voisins notamment et faisons tout ce qui est nécessaire pour être efficaces dans le cadre qui nous est donné. Mais je crois aussi que la volonté exprimée par la population est claire: les Suisses tiennent à la neutralité et à l’armée que nous modernisons actuellement avec le projet du DEVA.

Un scrutin sur de nouveaux avions de combat reste incertain. Le peuple pourrait peut-être uniquement s’exprimer sur une enveloppe financière et un nombre d’appareils. Le considérez-vous trop stupide pour voter sur un modèle précis?

Nous devons respecter les institutions. Je vous rappelle que le référendum financier n’existe pas en Suisse. Encore moins à la carte. Si nous voulons changer cela, très bien, mais il faut débattre au préalable de l’introduction du référendum financier sur le plan fédéral. Je ne vois pas au nom de quoi nous soumettrions uniquement les crédits militaires au peuple, et pas les paiements directs ou encore l’aide au développement.

Au nom de la tradition? Votre prédécesseur a permis au peuple de s’exprimer sur l’achat de 22 Gripen pour 3,126 milliards. Et les Suisses ne voteraient pas sur un achat de 8 milliards?!

Dans le cas du Gripen, une loi spéciale a été mise en place qui a permis la saisie d’un référendum. La fois d’avant, dans le cas du F/A-18, une initiative populaire avait été lancée. Cette possibilité existe toujours. Depuis 2003, il existe aussi ce qu’on appelle un arrêté de planification, qui pose un principe sur lequel il est possible de lancer un référendum facultatif. Mais cet outil répond à des conditions strictes. Est-ce que le renouvellement de la protection de l’espace aérien dans son ensemble remplit ces conditions? Nous devons encore l’étudier.

Quelles leçons avez-vous tirées de l’échec du Gripen?

Vous les trouvez dans le rapport d’experts et du groupe d’accompagnement politique sur l’avenir de la défense aérienne que j’ai commandé dès mon arrivée au DDPS. Il fallait faire une analyse fouillée des besoins. Au final, quatre scénarios ont été esquissés dans ce rapport qui se basent sur l’expérience du Gripen et qui combinent tous une défense sol-air avec l’achat d’avions de combat. Ensuite, la décision est politique. Le Conseil fédéral estime que dans un cadre financier de 8 milliards de francs, avec une croissance réelle de 1,4% du budget annuel de l’armée, les moyens nécessaires sont donnés.

Le parlement fédéral a été très secoué par la démission récente de Yannick Buttet, après des accusations de harcèlement de collègues. Cela vous a-t-il choqué?

Je n’ai pas pour habitude de me prononcer lorsqu’une procédure pénale est en cours. Mais si ce qui est dit, même sous le couvert de l’anonymat, est vrai, alors je crois qu’il a pris la seule décision qui s’imposait pour son bien et celui de sa famille.

Avez-vous connaissance de cas de harcèlement qui se seraient produits dans le cadre des activités de Yannick Buttet comme lieutenant-colonel à l’armée?

Non. Aucun cas de ce genre ne m’a été transmis. Cela dit, nous avions une cellule ouverte aux lanceurs d’alerte au sein de l’armée. Celle-ci a été transférée au Contrôle fédéral des finances pour garantir son indépendance. Je ne peux pas vous dire si certaines personnes se sont adressées à cette cellule.