Dans son département, le conseiller fédéral Guy Parmelin est surnommé «Monsieur Schnellschuss». Impossible à traduire littéralement en français - ce n’est sans doute pas un hasard – ce terme désigne une personne qui va trop vite, prend des décisions intempestives. Depuis que la Luzerner Zeitung a révélé ce sobriquet, il agit sur l’UDC vaudois comme le sparadrap du capitaine Haddock. Pas une ligne ou presque n’est écrit sur le ministre de la défense dans la presse alémanique sans que «Monsieur Schnellschuss» ne soit accolé à son nom.

Lire l'éditorial: Guy Parmelin n'a encore rien prouvé

Et pour cause: cela fait un peu plus d’une année que Guy Parmelin est entré au Conseil fédéral et a repris les rênes du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) de son collègue de parti Ueli Maurer. Une année que le Vaudois enchaîne les décisions surprenantes (lire ci-dessous). Les commissions de gestion se penchent justement aujourd’hui sur un rapport qui va marquer l’autorité politique du ministre: il s’agit d’éclaircir les motifs qui l’ont poussé à suspendre le projet d’acquisition du système de défense sol-air Bodluv, après une dépense de 20 millions de francs, première décision choc qu’il a prise.

Fort clivage autour du ministre

Cette décision n’est pas restée isolée: suspension du médecin en chef de l’armée, abandon d’une partie d’un système de conduite des forces terrestres, ouverture d’enquêtes administratives, multiplication des entretiens à la presse dans lesquels il fait part de sa volonté de transparence: le style de Guy Parmelin ne passe pas inaperçu. A tel point qu’il clive désormais le monde politique et militaire.

Quand on a une administration aussi importante et qu’on touche à l’armée, on ne fait jamais le nettoyage dans les coins

Les uns estiment que sa première année aura servi à sortir enfin les cadavres des placards. «Quand on a une administration aussi importante et qu’on touche à l’armée, on ne fait jamais le nettoyage dans les coins, relève le conseiller aux Etats Olivier Français (PLR/VD). Il veut des informations claires pour être certain qu’il n’y ait pas d’ambiguïté entre le terrain et l’état-major. C’est sa marque de fabrique de caporal.»

A gauche, tout UDC qu’il soit, Guy Parmelin peut aussi se prévaloir d’un soutien sans réserve par rapport à sa manière de diriger son Département. «On a l’impression qu’il joue la transparence et qu’il agit sans complaisance envers l’autorité militaire. C’est tout à son honneur», affirme le conseiller national Pierre-Alain Fridez (PS/JU).

«J’ai déçu certains cercles»

Partisan de l’orthodoxie financière – c’était d’ailleurs son leitmotiv lors de la campagne qui a précédé son élection au Conseil fédéral – Guy Parmelin passe ainsi pour le redresseur d’une maison qui a souffert par le passé d’une image certaine d’opacité tant dans ses projets que dans ses dépenses.

Le Vaudois a même l’intention de publier un livret d’information annuel sur les 30 projets d’acquisition de l’armée les plus importants, expliquant leur état d’avancement, leurs coûts et les difficultés rencontrées. «Au départ, il y aura peut-être des réactions intéressantes, pour ne pas dire explosives, racontait-il à la Luzerner Zeitung récemment. Mais avec le temps, j’espère que notre tâche en sera simplifiée.» Dans cet entretien, Guy Parmelin admet qu’il a sans doute «déçu certains cercles» depuis une année. «Mais c’est comme ça: nous devons clarifier les besoins et mettre des priorités».

Ces «cercles déçus», on les trouve avant tout en Suisse alémanique, dans une frange de l’UDC plutôt conservatrice et parmi des élus PLR et PDC liés à l’industrie d’armement. A l’interne, les décisions couperet de Guy Parmelin sont aussi très critiquées – d’où son surnom de «Monsieur Schnellschuss».

Le doute s’insinue

Mais un malaise accompagné d’un grand doute s’installe aussi parmi des partisans de la première heure du Vaudois, qui constatent avec amertume que l’espoir qu’ils avaient placé dans le ministre est en train de s’éteindre. Requérant l’anonymat, un expert de la sécurité s’inquiète: «Qu’a-t-il fait depuis un an si ce n’est s’appuyer sur des projets lancés par Ueli Maurer: le développement de l’armée, la nouvelle loi sur le service de renseignement, le budget de l’armée à 5 milliards?»

Pour le reste, Guy Parmelin se laisserait aveuglément guider par le souci de ne pas déplaire – aux partis, à la population – en prenant des décisions dont on s’aperçoit par la suite qu’elles étaient inopportunes, pense cet expert. Il cite en exemple la suspension de Bodluv: l’enquête administrative a prouvé que l’évaluation du système de défense sol-air avait été faite de manière correcte, qu’il n’était pas nécessaire de suspendre le projet, même si elle a donné raison à Guy Parmelin sur le plan politique. Notre interlocuteur lit cet épisode comme la preuve d’un certain manque de courage: «Il ne veut pas courir le moindre risque politique. Du coup, dès qu’il a un doute, il dit stop. Je vous parie mon billet qu’il aura changé de Département lorsqu’il s’agira de défendre l’achat d’avions de combat devant le peuple!»

Appuyés par un nouveau chef de l’armée depuis le 1er janvier en la personne de Philippe Rebord, les partisans de Guy Parmelin veulent croire que le ménage effectué jusqu’ici portera ses fruits, que la confiance reviendra, et que les critiques s’estomperont à l’égard du Vaudois. «Ils n’arriveront pas à le coincer», estime Olivier Français.


Trois affaires qui touchent le département de Guy Parmelin

Le système de défense sol-air BODLUV à terre

C’est le point de départ, l’affaire qui amène aujourd’hui Guy Parmelin devant les Commissions de gestion du Parlement, celle qui a servi de détonateur aux critiques. En mars 2016, le conseiller fédéral est alarmé par la presse. L’acquisition du système de défense sol-air BODLUV, en cours d’évaluation, serait truffée de défauts et menacerait de dépasser l’enveloppe de 700 millions de francs prévue à cet effet. Guy Parmelin décide sur-le-champ de suspendre cette évaluation qui a déjà coûté 20 millions de francs. Dans la foulée, il ouvre une enquête administrative portant sur la gestion du dossier. Le résultat de cette enquête met en lumière une situation contrastée. Elle donne tort à Guy Parmelin sur le fond. Le projet d’acquisition du système de défense sol-air s’est déroulé sans accroc, relève l’auteur du rapport. Elle donne raison à Guy Parmelin sur la forme: la suspension du projet était «politiquement compréhensible» au vu des circonstances, et du manque de transparence entourant Bodluv.

Enquête interne après la suspension du médecin en chef de l’armée

C’est sans doute l’affaire la plus emberlificotée du Département de Guy Parmelin. En décembre, le Vaudois, conseillé par son état-major encore dirigé à l’époque par André Blattmann, suspend provisoirement le médecin en chef de l’armée. Le DDPS porte plainte contre son collaborateur auprès du Ministère public de la Confédération. Ce divisionnaire basé à Ittigen est soupçonné d’infraction contre le patrimoine ainsi que de violation des obligations professionnelles et devoirs de fonction. Lundi dernier, coup de théâtre: Guy Parmelin ouvre une enquête administrative pour savoir si la suspension - qu’il a lui-même décidée – était justifiée et pour «clarifier les circonstances dans lesquelles le médecin en chef de l’armée» a été suspendu! Guy Parmelin aurait-il été mal conseillé ou de manière biaisée au moment de décider de cette suspension? Ou aurait-il agi sans avoir tous les éléments en mains? Ajoutant à la confusion, le Ministère public de la Confédération (MPC) saisi de la plainte pénale tente depuis décembre de renvoyer la patate chaude à la justice militaire. Sur demande, le MPC indique qu’il est toujours en train d’examiner si cette plainte est de son ressort.

Des précisions demandées sur l’abandon d’une partie du système FIS

Moins surprenante, la décision de Guy Parmelin d’abandonner définitivement une partie du système d’information et de conduite des Forces terrestres (FIS FT) continue tout de même à lui coller aux chaussures. La Commission de la politique de sécurité du Conseil des Etats, lors de sa dernière séance, a demandé un complément d’information à propos de cet abandon, «au terme d’une discussion nourrie», précise-t-elle. Il faut dire que 125 millions de francs devront être amortis sur l’investissement total de 700 millions de francs prévus au départ du projet. Et Guy Parmelin n’exclut pas une perte plus importante. La commission veut savoir comment on en est arrivé là. Elle reprendra ces débats au cours du deuxième trimestre. Le système FIS avait été lancé par Samuel Schmid en 2006. Il devait permettre à l’état-major de diriger les troupes depuis un ordinateur. Il fonctionne lorsqu’il est utilisé de manière statique accompagné d’un réseau haut débit. En revanche, il ne fonctionne pas en mode mobile.