Cela ressemble à un coup de massue porté à la crédibilité du conseiller fédéral Guy Parmelin. Les commissions de gestion du Conseil national et du Conseil des Etats (CdG) publient vendredi un rapport très sec sur la décision prise en mars dernier par le Vaudois de suspendre le projet de défense sol-air alors en cours d’évaluation.

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Les conclusions de ces organes chargés de surveiller le fonctionnement du gouvernement et de l’administration donnent tort sur presque toute la ligne au ministre UDC: «La décision de suspension n’était pertinente ni d’un point de vue factuel, ni d’un point de vue politique». Un gâchis financier, à lire le rapport: vingt millions de francs ont été égarés dans l’affaire, «alors qu’aucune information exhaustive et définitive n’est disponible à ce jour sur les systèmes testés et que les coûts de ces derniers ne sont toujours pas connus.»

Le coup de massue est toutefois amorti parce qu'une forte minorité des commissions de gestion n'ont pas approuvé le rapport (20 à 10), ce qui est très rare. Cette minorité estime que l'entourage de Guy Parmelin ne l'a pas informé de manière assez active et que sa décision était rationnelle compte tenu des circonstances: il venait de prendre la tête de son Département, devait faire face à la polémique de la modernisation des camions DURO au Parlement, affrontait différents articles de presse sur le système de défense sol-air et voulait à tout prix éviter de répéter la débâcle du Gripen. 

Surcoût craint

Dans ses conclusions, la majorité des Commissions de gestion n’ont toutefois guère tenu compte du passif au DDPS. Face à elles, Guy Parmelin a bien justifié sa décision de suspension par le fait qu’il a eu l’impression de ne pas avoir été informé de manière appropriée. Il avait certaines réserves face au projet. Il estimait plus sage politiquement de tout mettre à plat et de traiter en parallèle les projets d’achat d’un système de défense sol-air et d’avions de combat. Il craignait aussi les surcoûts importants par rapport aux 700 millions de francs devisés au départ.

Un seul homme de confiance: son chef comm'

Les commissions coulent cet argument: «Le chef du DDPS aurait pu prendre d’autres mesures pour répondre à son besoin d’être informé.» Elles dépeignent un Guy Parmelin méfiant par rapport à la hiérarchie militaire, qui semble seul dans sa prise de décision, qui se réfère davantage à son chef de communication Urs Wiedmer qu’à ses conseillers militaires. Urs Wiedmer, ancien journaliste de la SRF, se considère d’ailleurs «le seul à dialoguer avec lui (Guy Parmelin, ndlr) dans un climat de confiance.» Le conseiller fédéral n’a ainsi consulté personne avant de décider de suspendre le système de défense sol-air, pas même le chef de l’armée d’alors André Blattmann ou son prédécesseur Ueli Maurer. Le Vaudois assume.

Le rapport des CdG cible aussi une communication particulièrement défaillante au sein du Département de la Défense. Les commissions doivent constater, malgré la brutalité de leur rapport, que les responsables du projet ont attiré l’attention du chef du DDPS sur des problèmes et des risques potentiels «de manière trop peu active». A ce chapitre, on s’étonne en particulier des relations de travail distendues entre Guy Parmelin et le commandant des Forces aériennes Aldo Schellenberg chargé de la surveillance du projet de défense sol-air. Jamais les deux hommes ne confrontent leur vision directement au cours des semaines précédant la suspension du dossier.

Versions contradictoires

Mésententes et incompréhensions sont légion dans ce feuilleton à rebondissements. Un exemple marquant: lors d’une réunion le 2 février, le projet de défense sol-air est présenté dans les détails au Vaudois. Ce dernier dit alors avoir fait part de ses doutes et réserves. Question de langue ou d’interprétation? Les chefs de projet disent eu n’avoir perçu aucun signe leur permettant de conclure que leur ministre n’était pas satisfait des réponses fournies.

En parallèle à ces problèmes de communication, les doutes s’accumulent sur le projet lui-même: un article de presse indique que les missiles évalués ne pourraient être tirés que par beau temps. Puis un avis de droit évoque un possible conflit d’intérêts. La maison mère de l’entreprise retenue pour évaluer les systèmes, Thales, fabrique elle-même des composants pour la défense sol-air. Perclus de doutes, Guy Parmelin craint une débâcle financière et politique. Alors qu’il est sollicité par la télévision SRF, pour commenter de nouvelles informations sur le système de défense sol-air, il préfère tirer la prise.

Décision trop précoce

Les Commissions de gestion n’ont pas de compréhension envers cette décision: Guy Parmelin aurait dû demander des informations complémentaires, parler avec sa secrétaire générale, son Etat-major, etc. Le moment de la suspension est jugé tout aussi problématique. Les CdG s’étonnent: «L’évaluation des systèmes de défense sol-air envisageables arrivait à son terme. Depuis le début, il avait été prévu que le chef du DDPS se fonderait ensuite sur les résultats de l’évaluation pour décider de poursuivre ou non le projet.» Suspendre le projet en pleine phase d’évaluation n’a servi qu’à égarer 20 millions qui sont revenus pour partie à l’entreprise Thales qui avait été chargée de préparer l’acquisition. Les CdG soulignent que le montant versé à cette entreprise aurait été plus ou moins le même si Parmelin avait laissé l’évaluation parvenir à son terme en septembre 2016.

Doutes sur le rapport lui-même

Accablant, ce rapport aura toutefois été difficile à accoucher pour les Commissions de gestion. Le groupe de travail qui a mené les auditions et examiné les faits, composé de Claude Janiak (PS/BL), Alex Kuprecht (UDC/SZ), Damian Müller (PLR/LU), Ida Glanzmann (PDC/LU), Doris Fiala (PLR/ZH) et Thomas de Courten (UDC/BL) a rapidement soulevé des doutes quant à sa neutralité. Certains de ces élus sont jugés notamment proches de l’industrie d’armement, la première à pâtir de la suspension du projet de défense sol-air, lui-même avancé suite à l'échec du Gripen dans les urnes en 2014.

Cela étant, les Commissions de gestion invitent le Conseil fédéral à reprendre et achever rapidement l’évaluation du système de défense sol-air interrompue. Et elles demandent aussi au gouvernement de présenter dans un rapport la manière dont les chefs de département doivent procéder avant de prendre de telles décisions. Quant à Guy Parmelin, il est invité à associer les responsables de projet à ses futures décisions et à améliorer la communication dans son Département. Le Vaudois prendra position une fois que le Conseil fédéral aura répondu à ces recommandations.