A quoi sert un rapport sur la politique de sécurité de la Suisse? «Il définit les lignes directrices pour les années à venir», répond le conseiller fédéral Guy Parmelin, en présentant mercredi à la presse ce document de 120 pages, une version réactualisée de 2010. Car depuis, les relations entre la Russie et l’Occident se sont détériorées en raison de la crise ukrainienne, le terrorisme a pris de nouvelles dimensions avec l’émergence de l’Etat islamique, la cybercriminalité a dépassé ce qui pouvait être prévisible, et diverses menaces peuvent se combiner.

Depuis 2010, la situation internationale s’est détériorée: les menaces sont plus diffuses et imprévisibles

Le rapport analyse ces principaux dangers pour la Suisse, sous-estimés en 2010, et énumère les stratégies en place. Ceux qui s’attendaient à davantage seront dès lors frustrés. Les événements de cet été en France et en Allemagne, ou encore la situation en Turquie sont passés sous silence. Les mouvements migratoires sont minimisés. Et le rapport ne s’aventure pas à prédire l’avenir, ne serait-ce qu’à court terme. «Depuis 2010, la situation internationale s’est détériorée: les menaces sont plus diffuses et imprévisibles», reconnaît le nouveau chef du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Et Guy Parmelin le concède: «nous ne pouvons pas adapter ce rapport tous les quinze jours».

Si bien que lui-même se demande si l’exercice vaut la peine d’être poursuivi. «Il est légitime de se poser la question et de mener la réflexion sur la manière de procéder», déclare-t-il. Le conseiller fédéral imagine un rapport plus court, plus régulier, plus prospectif, au risque de se tromper.

«Un exercice alibi»

Car tel qu’il est mené, l’exercice est fastidieux. Et ce n’est pas Ueli Maurer qui dira le contraire, lui qui, en 2010, a dû revoir plusieurs fois sa copie pour intégrer les avis de ses collègues, notamment sur l’importance de la coopération internationale. Aux commandes DDPS depuis le début de l’année, Guy Parmelin a aussi dû remettre plusieurs fois l’ouvrage sur le métier pour tenir compte de nombreuses critiques lors de la phase consultative. Il en résulte «un rapport de compromis, un inventaire à la Prévert, un exercice alibi», estime Denis Froidevaux. L’ancien président de la Société suisse des officiers (SSO) déplore surtout le fait qu’un tel rapport ne soit suivi d’aucun effet. «Le Parlement en prendra acte et ça s’arrêtera là».

D’ailleurs, aucune décision n’est attendue sur cette base. Le projet de développement de l’armée (Deva) vient d’être accepté et sa mise en œuvre est prévue pour 2018. Les citoyens voteront fin septembre sur la loi sur le renseignement. Pour Denis Froidevaux, là est le problème: «ce rapport devrait être l’acte fondateur des réformes, mais on fait l’inverse», critique-t-il.

L’armée achète des vélos

Les partis politiques se montrent également très critiques. A commencer par le PLR, qui déplore le manque d’ambition du document, surtout concernant les flux migratoires et les risques qu’ils comportent. Le conseiller national Raymond Clottu (UDC/NE) plaide en faveur d’un changement: «au lieu d’un rapport théorique, augmentons les exercices pratiques impliquant le Réseau national de sécurité, afin de tester notre capacité de réactions. Faisons ensuite une autocritique sérieuse, suivie d’effets», conseille-t-il.

Au PS, le Jurassien Pierre-Alain Fridez regrette une nouvelle fois l’acharnement à vouloir développer l’armée au lieu des forces de police et des gardes-frontières afin de contrer les menaces qui sont reconnues par le DDPS. «On reste figé sur la notion de territoire contre un ennemi qui va nous attaquer et on achète des vélos pour les soldats», ironise-t-il, rappelant cet achat conclu sous l’ère d’Ueli Maurer.

Il s’agit d’un instrument qui nous aide à réfléchir sur une base commune, qui fait travailler différents services ensemble

La sénatrice Géraldine Savary (PS/VD) est la seule à défendre l’utilité d’un tel rapport. Membre de la commission de la politique de sécurité, elle avoue s’en servir très fréquemment pour étayer ses positions. «C’est vrai qu’il y a des erreurs d’appréciation. En 2010, il n’était pas question de l’Ukraine. Le rapport mentionnait par contre les dangers de l’écoterrorisme et liait la crise migratoire à la crise alimentaire. Reste qu’il s’agit d’un instrument qui nous aide à réfléchir sur une base commune, qui fait travailler différents services ensemble». Pour elle, le problème est ailleurs. «Les investissements devraient correspondre aux menaces répertoriées».