Armée

Guy Parmelin: «La Suisse pourrait se retrouver sans défense aérienne à l’horizon 2030»

Le conseiller fédéral maintient son projet d’achat d’avions de combat, d'un montant de 8 milliards de francs, pourtant privé de majorité politique. Il s'exprime également à propos des ventes d’armes vers les pays en guerre civile, que le Conseil fédéral souhaite autoriser

Guy Parmelin ne dépose pas la tenue de combat. La mère de ses batailles au Département fédéral de la défense (DDPS), soit l’achat de nouveaux avions de combat, n’est pas encore gagnée. Les partis politiques sont loin de l’appuyer unanimement. Mais le conseiller fédéral vaudois tient à sa recette: un arrêté de principe et de planification, contenant des jets de chasse et une défense sol-air, et ouvrant la porte à un vote populaire en 2020. Le tout pour 8 milliards de francs, répartis sur une dizaine d’années et dépensés dès 2022-2023.

Le Temps: Votre projet le plus important, l’arrêté de planification sur la défense aérienne, ne récolte aucune majorité politique. Etes-vous inquiet?

Guy Parmelin: Il n’y a pas de majorité politique parmi les grands partis si on se base sur la consultation, mais j’aimerais remettre l’église au milieu du village. Sur les 25 cantons s’étant prononcés, 24 sont favorables à l’arrêté de planification et un s’abstient. De même, les associations économiques soutiennent le projet (Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité, Swissmem, Fédération des entreprises romandes, economiesuisse), à l’instar de sociétés d’officiers.

Mais ce sont les partis qui décident au parlement…

Oui, mais il faut relativiser la situation. L’UDC, le Parti bourgeois-démocratique et les Vert’libéraux approuvent l’arrêté de planification. Le Parti socialiste en salue aussi le principe, en préconisant certes des montants plus bas et avec des adaptations de contenu.

Prévoyez-vous un «plan B» en vue de transmettre le message au parlement?

Non, je proposerai vraisemblablement au Conseil fédéral d’ici à la fin du mois de continuer avec l’arrêté de planification. Après, un travail de persuasion débutera.

Voulez-vous conserver le même arrêté, ouvrant la porte au référendum, et liant les avions et la défense sol-air (DSA)?

Coupler l’achat des avions et de la DSA est judicieux: cela remplit le critère juridique de la «portée majeure», obligatoire pour former un arrêté de planification. Ensuite, lier les avions et la DSA est cohérent, pour obtenir la combinaison la plus efficace, donc éviter des surcoûts. Enfin, l’arrêté de planification présente les choses de manière transparente à la population.

Vous espérez donc avoir le parlement à l’usure, en revenant avec un projet inchangé?

Il faut déjà passer le cap du Conseil fédéral. Mais le but n’est pas d’avoir le parlement à l’usure. Ce ne serait pas la première fois que le Conseil fédéral persiste, étant convaincu de la solution choisie.

Le PLR et le PDC, les deux autres grands partis bourgeois, ne vous soutiennent pas…

J’attends d’eux des alternatives concrètes. Car aujourd’hui, le PLR veut passer par la procédure d’achat ordinaire, sans proposer de votation. Mais il oublie que le peuple a voté à chaque fois sur les jets de chasse. Quant au PDC, il prône une révision de la loi sur l’armée. C’est la plus mauvaise solution! Elle entraînerait une perte de temps, car il faudrait refaire une consultation.

Le PLR et le PDC lâchent-ils l’armée?

Non. Mais ne pas favoriser un référendum, comme le propose le PLR, implique des risques. Si on attend une éventuelle initiative populaire antimilitariste, le peuple pourrait certes se prononcer, mais bien plus tard, alors que l’achat des avions aura peut-être déjà commencé. Conséquence: la Suisse pourrait se retrouver sans défense aérienne à l’horizon 2030.

Le montant de 8 milliards fait peur à beaucoup de monde. N’avez-vous pas été trop gourmand?

Non, c’est le prix de notre sécurité aérienne. Et là, il faut dire au PDC et au PLR, qui veulent extraire la défense sol-air (estimée entre 1,5 et 2 milliards) du paquet, que la somme restera élevée: 6 à 6,5 milliards pour les seuls avions. Il faut présenter les choses comme elles sont à la population, qui est intelligente et saura peser les intérêts.

Vous évoquez la transparence, mais ne proposez pas de voter sur le type et le nombre de jets…

C’est au peuple et au parlement de se déterminer sur le principe du renouvellement de la défense aérienne et sur le cadre financier. En revanche, laissons aux spécialistes le soin de choisir les appareils et la meilleure combinaison entre les avions et la défense sol-air. Cela dit, la décision finale restera politique.

L’arrêté de planification ne conduit-il pas à l’introduction du référendum financier, puisque le peuple voterait sur un budget sans en connaître tout le contenu (type et nombre d’avions)?

Non, cela n’a rien d’un référendum financier, car on n’entre justement pas dans les détails du type et du nombre d’avions, ou encore du nombre de lance-missiles de la défense sol-air. Personne ne veut d’un référendum financier.

Personne? Votre parti le réclame depuis longtemps, pour contester les dépenses de l’asile ou de l’aide au développement. Votre arrêté ne permettrait-il pas d’atteindre ce but, en créant un précédent?

Je démens formellement le machiavélisme que vous me prêtez! La preuve, parmi les partis favorables à l’arrêté, certains sont aussi opposés au référendum financier. C’est un faux procès que l’on me fait.


«Pas d’exportations d’armes en Syrie» selon le conseiller fédéral

Un autre sujet brûlant occupe le Département de la défense (DDPS): l’autorisation des ventes d’armes vers les pays en guerre civile

Le Temps: Le Conseil fédéral, avec l’appui du DDPS, veut autoriser les ventes d’armes vers les pays en guerre civile. Ne franchit-il pas une ligne rouge?

Guy Parmelin: Les analyses de risques demeureront tout aussi strictes qu’aujourd’hui. Les exportations pourront être autorisées seulement dans des cas particuliers, et s’il n’y a aucune raison de penser que ce matériel pourra être utilisé dans un conflit interne armé. Il est exclu d’exporter au Yémen ou en Syrie, voire dans d’autres pays impliqués dans ces conflits.

Les exportations d’armes dans les pays en guerre civile ne contredisent-elles pas fondamentalement la tradition humanitaire de la Suisse?

Je le répète, les analyses de risques demeureront tout aussi strictes qu’aujourd’hui.

Mais tout matériel militaire n’est-il pas susceptible, directement ou indirectement, de faire du mal à la population civile?

Pas nécessairement, s’il s’agit par exemple d’un système de défense sol-air fixe, dirigé contre les avions adverses. De toute façon, les spécialistes du Secrétariat d’Etat à l’économie et du Département fédéral des affaires étrangères évalueront chaque demande d’exportation. Et le Conseil fédéral tranchera si nécessaire.

L’industrie d’armement suisse n’a pas besoin de ces marchés pour survivre…

Ces entreprises n’ont pas que des postes de travail à maintenir, mais aussi du savoir-faire technologique à conserver, ce qui est capital pour l’armée suisse.

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