Conseiller d'Etat depuis dix ans, le radical Guy-Olivier Segond préside le gouvernement genevois pour la seconde fois depuis le 8 décembre dernier. Agé de 54 ans, issu d'une vieille famille protestante genevoise, il est un homme politique reconnu pour son sens de l'anticipation, et fut notamment l'un des premiers à croire au destin européen de la Suisse.

Ancien maire de Genève, il est à l'origine de l'implantation du téléréseau. Il a aussi initié le projet genevois d'Exposition nationale sur le cerveau, défendu l'idée d'un rapprochement des hôpitaux lémaniques et lancé le projet Smart-Geneva, qui vise à connecter l'ensemble de la communauté genevoise aux autoroutes de l'information.

Le Temps: A Genève, le fait marquant du siècle qui s'achève est le rôle international pris par la ville, marqué par l'arrivée de la Société des Nations en 1919 et, dans sa foulée, d'un grand nombre d'autres organisations. Comment voyez-vous le rôle international de la ville dans dix ans?

Guy-Olivier Segond: Avant de voir le rôle que Genève jouera, il faut rappeler comment fonctionne la scène politique internationale aujourd'hui. Au XXe siècle, l'être humain a, grâce à l'exploration spatiale et pour la première fois de son histoire, vu sa planète. Mais il en a aussi perçu l'unité et les limites. La globalisation en est l'une des conséquences, et ce phénomène s'est encore accéléré par la révolution de l'informatique.

Sur le plan politique, l'ONU est l'incarnation de ce phénomène. C'est son secrétaire général, et non les chefs d'Etat, qui convoque les débats où se discute l'avenir de la planète. C'était le cas avec l'environnement à Rio, les femmes à Pékin, la démographie au Caire et les questions sociales à Copenhague. C'est une forme de globalisation des problèmes, qui va de pair avec la mondialisation de l'économie.

Dans cette nouvelle société internationale, il est intéressant de voir comment les règles du jeu sont élaborées. Les droits nationaux n'y jouent plus guère de rôle, et chacun s'aperçoit que des négociations multilatérales entre 190 Etats sont impossibles. Ce sont les organisations internationales qui prennent le relais dans l'élaboration des normes et des lois de demain. Elles deviennent, après les parlements nationaux, des sources du droit.

Une partie déterminante de ces organisations internationales est à Genève. Les règles de la société de l'information sont fixées par l'UIT. Les droits d'auteur et la propriété intellectuelle le sont à l'OMPI. Les normes commerciales et économiques sont fixées par l'OMC. Et si, demain, les nouvelles négociations sur la norme sociale aboutissent, c'est au BIT qu'elles seront mises en application. Car à la mondialisation de l'économie répond désormais la mondialisation des droits de l'homme.

Il est d'ailleurs intéressant de voir les évolutions du fonctionnement des organisations internationales, où émergent de nouvelles formes de pouvoir. A l'UIT, les membres ne sont pas seulement des Etats, mais sont aussi des multinationales, mêlant ainsi les forces du secteur public à celles du secteur privé.

Au début du XXIe siècle, une bonne partie de l'élaboration de la norme internationale s'élabore dans des organisations internationales qui sont à Genève. Et c'est dans cette ville que se tiendra, en juin, la session spéciale des Nations unies sur la politique sociale (Le Temps du 28 décembre). A la suite de Seattle, il faut d'ailleurs s'attendre à voir un nombre important d'Etats être représentés par des chefs de gouvernement.

– Et comment voyez-vous, sur un plan plus local, l'avenir de Genève?

– Le siècle prochain sera celui de la combinaison de l'intelligence biologique avec l'intelligence technologique. Le biologique deviendra un modèle du technologique, notamment à travers le développement des nanotechnologies. C'est là que se trouve l'humus des emplois à forte valeur ajoutée.

Pour la région lémanique, qui dispose des compétences biologiques à Genève et des compétences technologiques à l'EPFL, cette révolution va engendrer des conséquences diverses. En matière d'aménagement du territoire, ce n'est plus forcément des HLM dont nous avons besoin, mais d'autres types d'habitation.

Dans le domaine des infrastructures, l'information va jouer un rôle comparable à celui de l'énergie dans la société industrielle, d'où la nécessité de développer des autoroutes de l'information à l'image du projet Smart-Geneva. Cela aura des conséquences sur le système de formation, qui devra se concentrer sur d'autres types de priorité.

– Sur un plan institutionnel, les cantons de Vaud, du Valais ou de Genève fusionneront-ils durant le siècle prochain?

– Je ne le crois pas. La dimension de Genève est, depuis toujours, verticale. C'est inscrit dans sa topographie. La plupart des cités sont construites autour d'une colline avec un château, alors qu'il y a toujours eu un sanctuaire à Genève. Sa tradition est plus scientifique qu'industrielle, plus diplomatique que guerrière. Genève a toujours été plus célèbre par son esprit que par sa taille. Et c'est une ville Etat. Au niveau politique, et à l'exception de la parenthèse napoléonienne, le gouvernement se réunit librement depuis cinq siècles à la Tour Baudet.

– Est-ce à dire que les institutions politiques n'évolueront plus?

– Ce qui pèche dans le système collégial, c'est l'absence de personnalisation du pouvoir. Or, dans le monde d'aujourd'hui, il y a une incarnation symbolique. Sur la scène internationale, c'est Bill Clinton qui incarne à lui seul 240 millions d'Américains, et les médias poussent à ce qu'il en soit ainsi.

Mais lorsqu'un gouvernement collégial s'incarne en sept personnes, il n'y a pas de visibilité. Et contrairement à ce que l'on dit, la tradition suisse n'est pas celle de la collégialité. Les Landammanns en sont l'illustration. Au siècle prochain, Genève aura un président.

Je pressens aussi un changement dans le domaine du droit de vote des étrangers, qui finira bien par leur être accordé. La majorité de la population active qui paie ses impôts est aujourd'hui étrangère. On ne peut prétendre vivre dans une société démocratique quand la moitié de la population qui produit des richesses n'a pas le droit de vote.