«J'ai tiré quand je l'ai vu. Avant de tirer, je ne pouvais pas le voir», répond laconiquement le petit grand-père affaissé sur son siège. Accusé d'avoir abattu un gypaète barbu, une espèce protégée, le chasseur valaisan dit avoir agi instinctivement. «Ce n'est pas un comportement de chasse», observe le président du Tribunal de Sierre, Jean-Pierre de Rivaz, qui lui demandait ce qu'il avait observé.

Les faits remontent au 4 novembre 1997. Ce matin-là, au-dessus de Crans-Montana, dans le secteur de Chetzeron, l'accusé, 69 ans, chasse le lièvre avec un ami garde-chasse auxiliaire et deux chiens. Lorsque l'oiseau, 2m50 d'envergure, surgit de derrière une butte, à une altitude de 20 mètres, le tireur fait feu. Le gypaète tombe en tournoyant. Le tireur accourt vers la bête, tandis que son ami, posté plus loin, le rejoint. «Imbécile, tu as vu ce que tu as tiré? C'est un gypaète. Je dois te dénoncer au garde-chasse». «Tu ne peux pas me faire cela», répond Matthieu. Connaissant la petite santé du tireur qui, sous l'effet du stress, respire péniblement, le garde auxiliaire décide qu'il n'a rien vu. Matthieu pose 30 secondes son pied sur le cou du rapace «dans le but d'abréger sa souffrance», les deux hommes déplacent l'oiseau plus haut, derrière des buissons de myrtilles, et s'enfuient. La voiture du tireur le trahira plus tard.

Dans l'après-midi, des promeneurs découvrent le gypaète encore agonisant, 50 mètres plus loin. C'est une tierce personne qui l'achève d'un coup de crosse. Reconnu comme le tireur du gypaète, Matthieu avoue son geste à la police, puis disparaît pendant deux semaines pour fuir l'opprobre. La presse relaie l'affaire avec émotion, et les Valaisans se montrent très attachés à la cause de cet oiseau, en cours de réintroduction dans l'arc alpin depuis une dizaine d'années. Fait rare: Republic V, c'est le nom de cette femelle, venait de s'établir dans la région et aurait pu se reproduire dans les deux ans. Entre 70 et 80 gypaètes barbus peuplent l'arc alpin, dont deux sillonnent actuellement le Valais.

Dans sa déposition, le chasseur avait expliqué avoir cru à une buse ou à un aigle. S'il est clair que l'affaire aurait alors été nettement moins grave, il est néanmoins tout aussi interdit de tirer sur ces deux rapaces protégés.

Le procureur du Valais central, André Franzé, a rappelé qu'en appuyant sur sa gâchette, le chasseur n'avait pu agir qu'intentionnellement. Il a relevé aussi que l'accusé avait déjà reçu trois contraventions pour infraction à la loi sur la chasse, en 1985, 1987 et 1989, «des babioles» selon la défense. Reconnaissant que le grand-père est honorablement connu, il a requis 2 mois de prison assortis d'un sursis de deux ans, une amende de 1000 francs et un retrait du permis de chasse pendant 3 ans, retenant des violations de la loi fédérale sur la chasse et de la loi sur la protection des animaux. Contre l'ami fidèle, il requiert 20 jours de prison avec sursis et une amende de 500 francs, notamment pour entrave à l'action pénale

«Réflexe malheureux»

Avocat de l'accusé, Hildebrand De Riedmatten a fustigé la «dérive émotionnelle populaire», et soutenu que la presse avait tenté d'influencer le jugement. La seule explication de l'acte, selon lui, est que Matthieu, surpris par l'oiseau, a eu un réflexe malheureux. Relevant que le chasseur avait versé 20 000 francs à l'Etat du Valais pour que celui-ci ne se constitue pas partie civile, il a souhaité que le juge s'en tienne à une amende modérée. L'avocat du garde-chasse auxiliaire a souligné que son client, en proie à un dilemme cornélien, avait préféré se trouver aux côtés de l'accusé plutôt que de se voir reprocher de l'avoir dénoncé.

«Chasseur pour l'amitié»

Les avocats des accusés ont critiqué la tenue d'un procès pour une affaire qui, d'ordinaire, est jugée par ordonnance pénale. Les procès attirant les médias, il faut y voir la volonté de la justice valaisanne de faire preuve de transparence. En coulisses, après l'audience, le ton est un peu monté, témoignant du climat orageux qui entoure les questions écologiques en Valais. L'observateur régional de la faune, Raphaël Arlettaz, responsable du Réseau Gypaète Valais, a pris à partie l'avocat de l'accusé. «Les coupables, c'est vous, les chasseurs, qui ne cessez d'affirmer qu'il y a trop d'aigles en Valais. Autrement, votre client n'aurait pas tiré sur un rapace!» Le jugement sera rendu dans quelques jours. Quant à Matthieu, il souhaite vivement pouvoir chasser à nouveau, «pour l'amitié, dit-il, car je vis grâce à mes amis».

* Prénom fictif