Eclairage

Haldimand, fidèle au roi

Né il y a 300 ans, le Vaudois Frédéric Haldimand fait partie des figures historiques auxquelles le Canada doit son existence. Grandes heures d’un destin extraordinaire, commémoré ces jours dans sa ville natale d’Yverdon

Que nul n’est prophète en son pays, Frédéric Haldimand semble en avoir été convaincu dès son plus jeune âge. «Ma terre natale n’est pas adaptée à quelqu’un d’ambitieux», a fait remarquer un jour cet enfant d’Yverdon, qui deviendra, au sommet d’un parcours hors du commun, gouverneur général du Québec au temps des révolutions. Sa ville d’origine commémore ces jours le tricentenaire d’un personnage resté, malgré ses hauts faits au-delà des mers, relativement méconnu parmi les siens.

Le grand-père de Frédéric, un Haldimann de Thoune, s’était installé à Yverdon comme tonnelier. Son père, notaire et juge de paix, a fait un beau mariage. On donne à notre héros, né le 11 août 1718, le prénom de l’oncle Frédéric de Treytorrens, pasteur et professeur de mathématiques à l’Académie de Lausanne.

Mais plus que par une existence de notable, le jeune homme est attiré par les armes et l’aventure. A 20 ans, il s’engage au service de la Prusse. Il pourrait bien avoir fait son baptême du feu à la meurtrière bataille de Mollwitz (1740), pour Frédéric II et contre les Habsbourg lors de la guerre de succession d’Autriche. Passé au service de la Hollande, il monte en grade et se lie avec un autre Vaudois, Henri Bouquet, de Rolle.

La première guerre mondiale

Tous deux vont s’engager ensuite dans les armées anglaises, moment décisif pour leur carrière respective. Ils s’embarquent à destination du Nouveau Monde, pour rejoindre le Royal American, un régiment d’infanterie réunissant surtout colons allemands et mercenaires germanophones. Ne dit-on pas de la guerre de Sept Ans (1756-1763), durant laquelle Français et Britanniques s’affrontent dans leurs colonies d’Amérique du Nord et des Indes, qu’elle a été la première guerre mondiale de l’histoire?

Les clés de Montréal

Haldimand est blessé, sans trop de gravité, lors de la défaite de Fort Carillon, mais ce n’est qu’un contretemps. L’heure de gloire sonne à Montréal le 8 septembre 1760. C’est lui, sans doute en sa qualité d’officier francophone du roi d’Angleterre, qui est chargé de recevoir les clés de la ville des mains des Français, battus par le général Amherst. Il organisera au lendemain de la victoire tout le rapatriement du cadre militaire français. L’année précédente, c’est la ville de Québec qui était tombée, à la bataille des Plaines d’Abraham. Le rêve colonial français du Nouveau Monde a vécu.

Devenu colonel, puis général de brigade, Sir Frederick Haldimand occupera dans le Québec passé sous domination anglaise des fonctions plutôt administratives. Nommé gouverneur militaire de Trois-Rivières, il y restera trois ans, avant d’être envoyé au pied levé en Floride: il doit succéder à l’ami Bouquet, qui dirigeait les forces militaires des colonies méridionales et qui vient de mourir de la fièvre jaune à Pensacola.

Toujours plus haut, notre homme est appelé à New York, au commandement central des armées d’Amérique du Nord, pour remplacer le général Cage, qui est en congé en Europe. Mais une nouvelle tempête se lève, celle de la guerre d’indépendance. C’est le coup de tonnerre de la Boston Tea Party (1773), la révolte fiscale des colons contre le parlement britannique. Haldimand est écarté de toute responsabilité. Londres ne souhaite plus d’étrangers dans ce conflit qui va tourner à la guerre civile.

«Le fils s’est élevé au-dessus de son père»

«Il a eu des postes difficiles pendant une période difficile, quand cela arrangeait les Anglais», résume Marie Garnier, l’ancienne conseillère d’Etat fribourgeoise, qui s’est passionnée pour le personnage et contribue très activement ces jours à la commémoration d’Yverdon-les-Bains. Tout au long de sa carrière en effet, son dévouement entier à la cause britannique ne l’aura pas empêché d’être considéré avec méfiance, voire freiné par ses origines.

Privé de commandement, Haldimand rentre à Londres, où il possède une maison dans le quartier élégant de Mayfair. C’est aussi à cette époque de sa vie qu’il revient dans sa ville natale. Il y achète, en vue de ses vieux jours, le domaine de Champ-Pittet, qui a les pieds dans l’eau du lac de Neuchâtel. «Le fils Haldimand s’est élevé au-dessus de son père», jasent les Yverdonnois.

Gouverneur général

Pourtant, notre héros est loin d’avoir dit son dernier mot. L’étape la plus glorieuse de son parcours va s’ouvrir. C’est durant son séjour en Suisse qu’il apprend qu’on a de nouveau besoin de lui. Il a été nommé commandant en chef et gouverneur général de la province de Québec, qui englobe à l’époque l’actuel Ontario. Il a 60 ans. Il arrive en juin 1778 à son poste, qu’il occupera durant six ans.

Pendant son «règne», il ne limitera pas ses efforts pour empêcher sa province de basculer dans le camp des colonies américaines émancipées. Il renforce les défenses du Québec contre les menaces d’invasion, favorise l’implantation des fidèles du roi Georges III, qui préfèrent quitter les treize colonies rebelles, tente de convaincre les colons d’origine française qu’ils seront mieux défendus par l’Ancien Régime que par les nouveaux Etats-Unis. En 1781, il œuvre à la réalisation d’un grand espoir: le maintien dans le giron anglais du Vermont, qui s’est séparé de l’Etat de New York. Ce ne sera qu’une illusion. Il aurait tant voulu aussi que Londres garde les territoires de l’ouest et leur population amérindienne, que le traité de Versailles va céder aux Etats-Unis.

Au château Haldimand

Pendant son mandat de gouverneur général, Haldimand se fait remarquer par ses qualités d’administrateur, déjà démontrées à Trois-Rivières, où il a fait redémarrer les forges, ou en Floride, pour l’assèchement des marais. Au Québec, il fait construire des casernes, des institutions sociales, veille à la santé de la population. On appellera «château Haldimand», un nom plutôt pompeux, le bâtiment élevé sous ses ordres pour servir de siège au gouvernement colonial. Cette construction sera rasée à la fin du XIXe siècle pour faire place au château Frontenac.

Les historiens classent sans rechigner Haldimand parmi les figures auxquelles le Canada doit aujourd’hui d’exister. C’est ce qui explique qu’on ait donné son nom à un comté en Ontario, à une rivière sur l’Ile-du-Prince-Edouard, ou à une plage, que la ville de Gaspé vante sur son site internet comme une des plus belles du Québec.

Contre les défenseurs de la liberté

Mais le fidèle représentant du roi d’Angleterre sera confronté sur son territoire aux défenseurs de la liberté. Ses ennemis s’appellent Fleury Mesplet, auteur d’une Lettre aux habitants opprimés de la province de Québec et fondateur de la Gazette littéraire de Montréal; Valentin Jautard, qui dans ce même journal défend la cause indépendantiste; et surtout Pierre du Calvet, qui dénonce les abus de la justice, cherche des fonds pour intenter contre Haldimand un procès pour viol de la Constitution britannique et sera honoré par la postérité comme «le premier champion de nos batailles civiques». Haldimand, lui, a poursuivi ces hommes pour diffamation ou sédition. Loyauté à la couronne et raison d’Etat priment chez lui sur les idéaux des Lumières.

En 1784, Haldimand se trouve à Londres, en permission. Il ne retournera plus au Québec. Les Anglais l’ont remplacé, en son absence, par le général Carleton. Le roi lui décerne l’Ordre du Bain, comme un cadeau d’adieu.

Du Saint-Laurent au lac de Neuchâtel

Ses dernières années, il les passe en allers-retours entre Londres et Yverdon. C’est dans sa ville natale qu’il meurt, le 5 juin 1791, dans sa maison de ville. Sa belle campagne de Champ-Pittet, face au lac, où il cherchait peut-être à retrouver l’immensité et les sensations du Saint-Laurent, est en construction. Il n’aura jamais pu l’occuper.

Cette demeure appartient aujourd’hui à Pro Natura, qui en a fait le centre d’activité de la réserve naturelle de la Grande Cariçaie, sur la rive sud du lac de Neuchâtel. C’est là, lorsqu’elle en était directrice, que Marie Garnier s’est passionnée pour le personnage d’Haldimand, celui qui l’a amenée à concevoir les panneaux d’une petite exposition commémorative et même à tenir un rôle secondaire dans le spectacle du tricentenaire.

Mais au fond, qu’est-ce qui peut bien avoir touché la militante et politicienne écologiste chez ce militaire austère plus que flamboyant, administrateur plus que stratège, et défenseur des «mauvaises causes», l’Ancien Régime et les colonies? «C’est un pragmatique, qui privilégiait l’action à la parole, loin des pamphlets rédigés par ses ennemis, répond l’ex-ministre fribourgeoise, qui se risque à brûler les planches. Je vois aussi un homme intelligent, honnête, sensible à l’intérêt public et au bien-être de ses administrés, les Indiens y compris.»

Un belvédère sur la chute Montmorency

La vie privée de Haldimand est restée mystérieuse. Il a chez lui une madame Fairchild, une gouvernante pense-t-on, plutôt qu’une compagne. On lui connaît aussi une grande amitié pour Friederike Riedesel, épouse d’un officier allemand et auteure d’un précieux journal sur les années passées dans les colonies d’Amérique. Haldimand lui fait admirer son belvédère, qui surplombe la chute Montmorency, elle le fait le parrain d’un de ses enfants.

Célibataire, sans descendance, il laisse son héritage à ses neveux et petits-neveux. L’un d’eux, William, reviendra à son tour en Suisse après une carrière de banquier en Angleterre, et consacrera sa fortune à la bienfaisance, bouclant en quelque sorte l’histoire familiale.


Profil

1718 Frédéric Haldimand naît à Yverdon.

1755 Il rejoint le régiment Royal American, sous la bannière britannique.

1760 Prise de Montréal, dont il reçoit les clés de la part des Français vaincus.

1773 Commandant en chef pour quelques mois des armées britanniques en Amérique du Nord.

1777 Gouverneur général de la province
de Québec. Il achète la propriété
de Champ-Pittet près d’Yverdon.

1784 «Proclamation Haldimand»: un accord avec le chef mohawk Joseph Brant fonde la réserve des Six Nations.


Haldimand… je me souviens d’Yverdon!, Spectacle en plein air écrit et mis en scène par Jean-Néville Dubuis et Joël Fillion, avec Edmond Vullioud dans le rôle principal. Parc de la villa d’Entremonts, Yverdon-les-Bains, les 20, 22, 23, 26, 27 et 28 juin à 21h. Haldimand.ch

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