Qu’est-ce qui bloque? Acquitté le 7 février après une première condamnation à seize mois de prison pour «séjour illégal» en Libye, Rachid Hamdani n’est toujours pas rentré en Suisse. Alors que, théoriquement, rien ne s’oppose à son retour. Mais voilà: son visa de sortie ne lui a toujours pas été remis. Et Tripoli, toujours plus irrité par la politique restrictive en matière d’octroi de visas Schengen à l’égard du clan Kadhafi et de hauts dignitaires libyens actionnée par la Suisse, vient de décider de ne plus accorder de visas aux Européens. Avec une exception pour les Anglais. Le ton monte.

Y a-t-il un lien entre les deux? Très probablement. Tripoli pourrait décider de n’accorder un visa de sortie à Rachid Hamdani que si la Suisse lâche du lest sur le plan des visas Schengen. Le clan Kadhafi tient à garder une longueur d’avance au jeu de «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette». Pour ce faire, il cherche désormais à casser la solidarité administrative européenne en privant aussi les Européens de visas d’entrée. Une menace articulée depuis plusieurs semaines qu’il aurait mise à exécution ce week-end. Selon plusieurs témoins, des ressortissants européens arrivés à l’aéroport de Tripoli ont même été refoulés alors qu’ils avaient un visa valable.

Les réactions ne se sont pas fait attendre. La France, fâchée par cette «décision sans préavis» tombée le 14 février, a réagi lundi en déconseillant «fortement» à ses ressortissants de se rendre en Libye, «même avec un visa valable». De son côté, la Commission européenne «déplore» cette décision «unilatérale et disproportionnée». Et fait savoir dans un communiqué qu’elle examinera ce problème avant la fin de la semaine pour lui apporter une «réaction appropriée».

Contrairement à son compagnon d’infortune, Max Göldi, également bloqué à Tripoli depuis juillet 2008, peu après l’arrestation d’Hannibal Kadhafi à Genève, a été condamné à quatre mois de prison. Avec ces verdicts différenciés, on pouvait penser que Tripoli gardait le Zurichois comme dernier «gage judiciaire» dans l’espoir d’influencer les négociations diplomatiques en vue d’une issue politique de la crise. Mais Rachid Hamdani, toujours privé de visa de sortie, semble désormais lui aussi être victime d’un dangereux jeu libyen.

La tension s’est accrue ce week-end. Le journal Oea, proche du pouvoir libyen, a laissé entendre que la Suisse avait interdit à «188 responsables libyens», dont la famille Kadhafi, des responsables du Congrès général du peuple (Parlement), du gouvernement «ainsi que des responsables économiques et des dirigeants militaires et des services de sécurité», d’entrer sur son territoire. «Si cette décision suisse n’est pas annulée, Tripoli y répondra par des mesures de dissuasion fondées sur le principe de réciprocité», a averti un haut fonctionnaire.

Le fait que cette «révélation» intervienne peu après le verdict concernant les deux Suisses n’est sans doute pas anodin. Car la mesure n’est pas nouvelle. La Suisse applique une politique restrictive en matière d’octroi de visas vis-à-vis de certains Libyens depuis l’automne dernier déjà. Mais faire du bruit autour de cette affaire et articuler un chiffre qui semble fantaisiste permet aujourd’hui au clan Kadhafi d’augmenter la pression et de brandir une nouvelle arme: la riposte qu’elle annonçait depuis plusieurs semaines. Lundi, un responsable de l’aéroport de Tripoli a confirmé à Reuters que la Libye ne délivrait plus de visas aux Européens, excepté les Britanniques.

«La publication de cette liste est probablement une parade utilisée par le camp des durs du régime, dont Hannibal Kadhafi, pour retarder le bouclage de la procédure judiciaire», commente Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. En clair, les deux Suisses restent tous deux des pièces de négociation utiles pour Tripoli.

Le Département fédéral des affaires étrangères refuse de se prononcer sur les derniers développements. «La Suisse mène une pratique restrictive en matière de visas à l’égard de la Libye depuis l’automne 2009 et elle continue de le faire», commente en revanche son service de presse. Va-t-elle pouvoir le faire encore longtemps? Pas sûr. Tout dépendra de la réaction européenne. Franco Frattini, le ministre italien des Affaires étrangères, a déjà fait part de son irritation. «La Suisse prend en otage tous les pays de l’Espace Schengen», a-t-il dénoncé dans une interview à la chaîne de télévision Sky TG24.

Avec cette pratique restrictive en matière de visas Schengen, Berne avait trouvé le talon d’Achille de ­Tripoli. L’abandonner permettrait peut-être aux deux otages de fouler plus rapidement le sol suisse. Mais la diplomatie suisse devra manœuvrer subtilement pour ne pas donner l’impression de céder à des nouvelles pressions.