Une petite vidéo en dit souvent davantage qu’un long discours. Le montage dont il est question ici se divise en deux séquences. Une première, extraite d’un film en noir et blanc tourné par le cinéaste Kurt Früh en 1959, montre un homme qui félicite une femme pour la soupe revigorante qu’elle lui a mijotée avant qu’il se rende à une réunion du Syndicat du personnel des transports (SEV). La seconde, tournée en couleur soixante ans plus tard, reprend la scène mais inverse les rôles: un jeune homme a préparé un plat de röstis pour une femme qui part rejoindre une séance de ce même syndicat.

Un métier un peu moins masculin

Cette femme, c’est Hanny Weissmüller. Dès le 1er janvier 2021, cette Valaisanne d’adoption de 47 ans sera la présidente de la sous-fédération des mécaniciens de locomotive, une division du SEV qui reste un univers viril: pas plus de 4% du personnel de conduite est de genre féminin. La vidéo résume son credo: «Le métier commence à s’ouvrir aux femmes, plus lentement en Suisse romande qu’en Suisse alémanique, où elles semblent davantage attirées par les métiers masculins», commente celle qui conduit des trains depuis 2014.

«En Suisse romande, on me regarde parfois bizarrement lorsque je descends de ma locomotive. On a peut-être encore l’image du mécanicien costaud et baraqué qui se promène avec sa burette et son habit rayé. Mais ce n’est plus ça. Les trains sont plus légers, plus faciles à manier, on ne passe plus avec la burette. S’il y a un dérangement, on déclenche la locomotive et on redémarre les systèmes, on appelle ça un «reset» dans notre jargon», témoigne-t-elle. On est loin de la Lison d’Emile Zola.

Elle reprend: «C’est un métier magnifique, qui vous fait transporter les gens à travers notre beau pays. Les femmes ont un rôle à jouer. Nous manquons de mécaniciens. La crise du coronavirus a certes convaincu davantage de monde de s’intéresser à ce métier. Mais le marché masculin paraît saturé, il est nécessaire d’engager des femmes», affirme-t-elle. Son arrivée à la tête du syndicat du personnel de conduite en convaincra peut-être d’autres de suivre sa voie.

Une affaire de famille

Née en 1973, Hanny Weissmüller grandit en Argovie, dans une famille de quatre enfants. Son père et son grand-père travaillent dans l’ingénierie ferroviaire. «J’ai toujours été fascinée par la technique. J’adorais réparer des voitures avec mon papa», raconte-t-elle. Son rêve: piloter un monstre d’acier. Mais son père lui dit que ce n’est pas une activité pour elle. Elle fait un apprentissage d’employée de commerce dans la commune.

Mais bon: le travail de bureau, ça va un moment. A 20 ans, elle part apprendre le français à Genève. «J’y étais déjà allée, la Suisse romande et la langue française m’attiraient. C’est sans doute mon côté latin, hérité de ma mère brésilienne», poursuit-elle. Puis elle enchaîne les formations: programmeuse, gérante d’une caisse de pension, formatrice d’adultes, médiatrice économique. Ces changements de trajectoire suivent l’évolution de sa vie familiale: elle est maman de quatre enfants. A 40 ans, le virus de la technique l’emporte. Elle décide de réaliser son rêve de gosse: devenir mécanicienne de locomotive. Elle entre aux CFF.

Elle vit aujourd’hui à Haute-Nendaz, près des pistes de ski, de snowboard et des itinéraires de randonnée. Elle est affectée au dépôt de Saint-Maurice. Sa nouvelle charge syndicale s’accompagnera d’un déménagement en plaine. Et elle compte garder du temps pour son autre passion: la cuisine. «On connaît les clichés: les garçons s’intéressent à la technique et les filles à la cuisine. Moi, je combine les deux», rit-elle. Un côté Tarzan, un côté Jane, résumerait un célèbre homonyme.

La conduite autonome, pas encore là

Elle prendra sa fonction le 1er janvier dans un contexte tendu. Il y a pénurie de mécaniciens aux CFF, 340 sont en formation. Le nouveau patron, Vincent Ducrot, a demandé à la rencontrer. Hanny Weissmüller a un message à lui faire passer: «Beaucoup d’espoirs reposent sur lui. Le syndicat reproche depuis longtemps à la direction d’avoir sous-estimé les effectifs car elle croyait que les trains rouleraient bientôt tout seuls. Or, contrairement à ce que semblait penser Andreas Meyer, on est encore très loin de la conduite autonome. J’avais été étonnée de voir qu’il y avait aux CFF autant d’informaticiens que de mécaniciens. Je m’étais demandé si je travaillais dans une boîte informatique ou dans une entreprise qui fait circuler des trains.»

Hanny Weissmüller est aussi engagée en politique. Elle est caissière de la fédération socialiste de Sion-Hérens-Conthey et participe au groupe de travail créé par Mathias Reynard pour son projet politique. Son engagement à gauche semble avoir une double origine croquignolesque, ou plutôt «cottignolesque». «J’ai grandi dans un canton UDC. Comme j’ai un esprit assez rebelle, j’ai voulu me distancier de cette ligne-là. Et, lorsque j’étais en apprentissage dans la commune, j’ai participé à un concours portant sur des questions politiques. J’ai gagné un repas et une rencontre à Berne avec le conseiller fédéral Flavio Cotti. J’avais préparé des questions sur les grands thèmes du moment, qui, déjà, étaient le climat, l’environnement, les déchets. Il n’a répondu à aucune. Finalement, c’est peut-être aussi grâce à lui que je suis socialiste», conclut-elle malicieusement.


Profil

1973 Naissance à Baden (AG).

1995 Programmeuse en système de gestion de bases de données.

2000 Brevet fédéral de spécialiste en gestion pour la prévoyance du personnel.

2014 Entrée aux CFF.

2021 Présidence de la sous-fédération du personnel des locomotives.