Hans-Jürg Fehr a pris les rênes du Parti socialiste, qui se réunit ce samedi en assemblée à La Chaux-de-Fonds, il y a tout juste un an. En dressant son bilan, il s'est targué d'avoir atteint les quatre objectifs qu'il s'était fixés pour 2004: faire échouer Avanti, la onzième révision de l'AVS et le paquet fiscal, et accepter le congé maternité. Il analyse le contexte politique actuel.

Le Temps: Le PS a gagné ces quatre votations en 2004. Auriez-vous le sentiment que le peuple suisse a basculé à gauche?

Hans-Jürg Fehr: Pas directement. Il s'agissait de projets néolibéraux également contestés par des gens de droite. Mais il y a un meilleur indicateur que les votations pour montrer dans quelle direction la Suisse est en train de bouger: ce sont les résultats des élections cantonales et communales qui se sont déroulées depuis l'automne 2003. Par le passé, le PS gagnait au détriment des Verts ou vice versa. Maintenant, nous gagnons ensemble. C'est pour moi la confirmation que le centre de gravité politique commence à glisser vers la gauche.

– Mais, à l'exception de récents résultats en Argovie et à Zurich, l'UDC a elle aussi progressé.

– Oui. C'est une autre constante que nous devons observer. Elle l'a fait au détriment des partis du centre droit.

– Pensez-vous que l'UDC a atteint le sommet et qu'elle amorce son déclin?

– Non, pas encore. Dans certains cantons, elle a sans doute atteint son zénith, mais elle n'a pas encore exploité partout son potentiel d'expansion, notamment là où elle s'est nouvellement installée. Ce qui me paraît surtout intéressant, c'est son incapacité à faire élire ses candidats dans les exécutifs. Cela signifie que les électeurs ne lui reconnaissent pas de compétences gouvernementales. Ils sont sans doute perplexes de voir que ce parti va jusqu'à harceler ses propres élus, comme on l'a vu avec le conseiller d'Etat Christian Huber à Zurich ou avec Samuel Schmid. A moyen terme, l'UDC va perdre du terrain, mais elle en a tellement gagné qu'elle ne retombera jamais au niveau du début des années 90. C'est par ailleurs un parti qui a besoin d'un commandant, d'un leader. Or, elle ne l'a plus, en tout cas plus comme avant.

– La gauche gagne du terrain, l'UDC a fortement progressé, le centre s'effondre. La concordance a-t-elle un avenir?

– Les partis du centre droit doivent cesser d'être obnubilés par l'UDC et s'en démarquer davantage. Dans de nombreux dossiers, ils ont la possibilité de conclure des alliances avec la gauche. Qu'ils le fassent! Pour la première fois, nous avons pu véritablement collaborer avec le PDC pour la réduction des primes d'assurance maladie et les allocations familiales. C'est cela la voie à suivre.

– L'alliance avec le PDC vous paraît-elle durable? Ne risque-t-elle pas de n'être qu'un feu de paille?

– Je suis conscient qu'elle peut paraître précaire, mais j'espère bien qu'elle sera durable. Le PDC est obligé d'obtenir des succès dans son domaine privilégié, la politique familiale. Le seul partenaire fiable qu'il puisse trouver, c'est nous, c'est la gauche, ce ne sera jamais l'UDC. Et le PDC semble faire de la réforme fiscale écologique l'une de ses autres priorités. Nous pouvons aussi nous allier sur ce sujet. La taxe sur le CO2 sera un test intéressant. Avec le PRD, nous pouvons trouver des intérêts communs autour de la formation, de la culture, de la révision de l'AI. Et nous collaborons tous les trois pour les accords bilatéraux. Avec l'UDC, en revanche, nous ne pouvons quasiment rien faire.

– Mais vous vous trouvez quand même dans le même camp que l'UDC pour l'or de la BNS.

– Certes. Mais nous sommes trop éloignés pour chercher des alliances. Il peut arriver que nous nous retrouvions ponctuellement, comme pour l'or à l'AVS. Mais cela reste l'exception.

– Vous avez aussi torpillé le programme d'armement en vous alliant à l'UDC.

– Je réfute le terme d'alliance. Nous avons tiré parti des contradictions de la droite. Mais tout le monde sait que nous n'avons rien en commun avec l'UDC dans la politique de sécurité. Nous sommes le seul parti gouvernemental à dire qu'il faut réduire davantage les effectifs de l'armée et abandonner l'obligation générale de servir.

– Vous avez évoqué les accords bilatéraux. Samedi, le PS va-t-il accorder un soutien quasi soviétique à l'accord de Schengen?

– Je serais très satisfait d'obtenir une majorité claire en faveur de cet accord, mais il n'y aura pas de vote «soviétique» comme vous dites. Nous voulons gagner cette votation. Pour nous comme pour la Suisse, la politique d'ouverture et de coopération avec l'Europe est absolument centrale.

– Que ressentez-vous lorsqu'un ancien conseiller national comme Nils de Dardel démissionne du PS à cause de Schengen?

– Je le regrette vivement. Mais il est le seul à l'avoir fait. Sa réticence face à Schengen se fonde sur une conception exigeante des libertés, notamment dans la protection des données. Nous avons discuté de cette question à fond. Nous avons entendu l'avis du préposé à la protection des données, Hanspeter Thür, un écologiste connu pour être très critique. Il nous a convaincus que nous pouvions adhérer à Schengen sans réserve, car les standards de protection sont au moins aussi bons dans l'UE qu'en Suisse.

– Que faire après les accords bilatéraux? Le PS est-il toujours favorable à l'adhésion, même si cela a certaines conséquences?

– Le but n'est pas contesté: l'avenir de la Suisse est à l'intérieur de l'UE. La faiblesse de notre croissance économique découle de notre non-appartenance. Le PS estime qu'il faudra démarrer les négociations d'adhésion immédiatement après les votations sur les accords bilatéraux. Mais il est vrai qu'il faudra examiner de manière critique toutes les conséquences de l'adhésion sur la TVA, les taux d'intérêt, le franc, le fédéralisme, la démocratie directe. Et nous devrons nous demander quelles conditions nous pourrons négocier pour entrer dans l'UE.

– Cette semaine, Christoph Blocher a une nouvelle fois dit publiquement tout le mal qu'il pense de l'adhésion. Cela vous choque-t-il?

– On sait très bien qu'il ne se laissera jamais museler sur ce point. Il prend quelques libertés et ses collègues continuent d'accepter cette situation. Notez qu'il n'est pas le seul à être contre l'adhésion. Le Conseil fédéral considère toujours officiellement que c'est son objectif stratégique, mais ses membres passent leur temps à dire que ce n'est pas le moment. Ils préfèrent en fait la voie bilatérale.

– Vous étiez contre son élection. Estimez-vous toujours que c'était une erreur de l'élire?

– Absolument. Il n'a pas changé et ceux qui croyaient qu'il se calmerait se sont trompés. Cet homme veut démanteler l'Etat et le service public, il défend une politique de désolidarisation, ne comprend rien aux minorités. Il durcit la loi sur l'asile, mais de plus en plus de spécialistes disent que ce qu'il propose est contraire aux droits humanitaires. Son comportement met en péril la crédibilité du Conseil fédéral, qui n'a jamais été aussi basse.

– Depuis le départ de Ruth Dreifuss, le PS n'a plus le Département de l'intérieur. Est-ce une perte?

– Oui. Nous regrettons beaucoup Ruth Dreifuss, qui avait une meilleure connaissance des dossiers que son successeur. Pascal Couchepin connaît de gros problèmes dans la LAMal, l'assurance invalidité et l'AVS. Quand on voit ce qu'il propose, on constate qu'il n'a rien appris de l'échec de mai 2004. J'ai le sentiment qu'il attend que les autres trouvent des solutions. Je ne ressens aucun leadership chez lui.

– Certains disent que vos deux conseillers fédéraux ne pèsent pas suffisamment sur le dossier des assurances sociales.

– Je ne peux pas en juger, mais cela me semble une vision réductrice. Lorsque je les rencontre, nous parlons surtout de leurs propres dossiers, qui sont aussi très importants. Notamment ceux de Moritz Leuenberger, qui tient un département clé. Ce n'est pas un hasard si Christoph Blocher lorgne de ce côté-là: il rêve de privatiser les services publics. Il est donc capital pour nous qu'un socialiste tienne le DETEC. Et je suis ravi qu'une personne aussi charismatique que Micheline Calmy-Rey dirige les Affaires étrangères dans un moment aussi crucial pour l'intégration européenne. Mais il est vrai que l'Intérieur est pour nous plus important.

– Votre première année à la tête du PS a été euphorique, voire facile. Ne sombrez-vous pas dans un excès de confiance?

– J'espère que non. La gauche a l'habitude un peu masochiste de ne pas se réjouir de ses succès et de faire beaucoup d'histoires autour des échecs. En septembre, nous avons gagné pour le congé maternité, mais qu'a-t-on retenu de cette votation? L'échec des naturalisations! Nous devons davantage mettre nos succès en avant. Mais nous avons encore un problème d'image. On ne nous ressent pas comme un parti réformateur.

– Parce que vous gagnez en disant non?

– Beaucoup de gens nous jugent sur la vague des refus de 2004. Il est vrai que nous disons non quand on veut démanteler les assurances sociales ou le service public. Mais n'oubliez pas qu'en 2003 nous avons dit neuf fois oui lors des votations fédérales et que nous dirons aussi oui cette année aux accords bilatéraux et au partenariat enregistré. Il reste que nous devons encore faire un effort de communication.