«N’ayez pas trop d’attentes!» avertit l’homme derrière le guichet de l’église du Grossmünster. Pour 5 francs, les visiteurs peuvent gravir les étroits escaliers de l’une des tours emblématiques de Zurich. A mi-parcours, ils sont accueillis par d’étranges figures réalisées au spray. Un squelette noir dansant avec un poisson argenté. Un peu plus loin, une femme nue à la tête triangulaire levant les bras vers une fenêtre. Une troisième forme évoquant une plante qui ondule à l’angle d’un mur.

Cette fresque (Totentanz, c’est-à-dire «Danse des morts»), Harald Naegeli la laissera-t-il inachevée? Dans une interview donnée à la NZZ mercredi, l’artiste zurichois affirme qu’il ne peut poursuivre son œuvre entamée en novembre dans la grande église romane. «L’art ne peut pas être limité par les règles de l’Etat, tout comme le vol des oiseaux ne peut être mesuré à la règle», souffle l’homme de 79 ans, malade et affaibli, sur un lit de l’Hôpital universitaire de Zurich.

Ma vie est en grande partie terminée et je suis en paix avec moi-même. Plus grand-chose ne me retient ici

Harald Naegeli

A l’origine de cette déclaration sibylline, un conflit apparemment insoluble entre les autorités du canton et le «sprayeur de Zurich». Une affaire de périmètre, mais aussi de relation entre art et pouvoir. L’ancien directeur cantonal des Constructions, l’UDC Markus Kägi, a interrompu fin 2018 le travail de Harald Naegeli car ses graffitis avaient débordé hors des espaces qui leur étaient dévolus. Avec l’arrivée du nouveau conseiller d’Etat vert Martin Neukom au printemps, l’artiste était revenu à la charge, réclamant l’autorisation d’achever sa danse des morts «sans obstacles superflus». Espoir douché par la réponse de l’élu, qui a réaffirmé la nécessité, pour l’Etat, de s’en tenir au «cadre initialement prévu».

De tagueur à artiste respecté

Pour Harald Naegeli, impossible de continuer dans ces conditions: «Je ne veux pas me tenir devant l’Etat et ses valets comme un pétitionnaire», dit-il au quotidien zurichois. Derrière cette obstination, il affirme mener un autre combat: «Il s’agit de résister à une société qui considère l’art comme un facteur économique ou de prestige.» Pourquoi, dès lors, avoir accepté en premier lieu de signer un contrat avec les autorités? L’artiste évoque un «malentendu»: offrant un cadeau, il pensait pouvoir déterminer lui-même le périmètre de sa fresque. «L’art ne sert pas les intérêts du pouvoir» et les artistes doivent avoir le droit de dépasser les limites pour des raisons éthiques ou esthétiques, ajoute-t-il.

Mais alors qu’il jette un regard sur le passé, Harald Naegeli reconnaît en même temps la dimension inédite de cette situation: «C’est grandiose que l’Eglise accepte de jouer le jeu. Avant, on me prenait pour un tagueur. Maintenant, je suis considéré comme un pionnier du street art, un artiste sérieux», dit-il. Le Zurichois a passé une grande partie de sa vie à fuir les forces de l’ordre. En 1981, il était condamné à une peine de 9 mois de prison pour des graffitis sur les murs de sa ville. Il s’exile ensuite en Allemagne, où il poursuit sa carrière artistique et gagne en notoriété. Si bien que certains de ses graffitis, avec le temps, gagnent le statut d’œuvres dignes d’être restaurées, même à Zurich.

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Aujourd’hui, Harald Naegeli, qui a légué 200 œuvres au musée de la ville de Düsseldorf où il vit depuis trente-cinq ans, voit ses forces faiblir. «Ma vie est en grande partie terminée et je suis en paix avec moi-même. Plus grand-chose ne me retient ici», dit-il encore à la NZZ. Et comme une preuve de paix intérieure: «La Danse des morts, comme tout grand art, est aussi parfaite comme fragment.»