Des visages graves mais décidés. Cinq étudiant-es de l’EPFL témoignent dans une vidéo diffusée aujourd’hui sur le compte Instagram de Polyquity – une commission de l’association étudiante AGEpoly qui promeut l’égalité sur le campus – d’expériences qui se sont déroulées dans le cadre de l’institution lausannoise. «Je suis venue là pour étudier, mais je suis une proie», dit l’une, après avoir décrit une fessée reçue en classe et les remarques sexistes d’un assistant. L’un relate son effarement à la première écoute d’un chant homophobe qu’il faut entonner dans diverses soirées étudiantes. Une autre encore conte l’agression sexuelle dont elle a été victime. Mais ces histoires ne représentent qu’une poignée de celles recueillies, depuis plusieurs mois, par les membres de Polyquity.

Ça ne choque personne

Dans un document que Le Temps a pu consulter – dévoilé aujourd’hui sur @payetonepfl, un autre compte Instagram dédié – une trentaine d’étudiant-es de tous niveaux et filières d’études font le récit d’un climat peu engageant. Il y a cet intervenant, dans un cours de master, qui lâche en regardant son homologue féminine «même les femmes peuvent être leaders», ou cet assistant en mathématiques lançant à l’assemblée «c’est un fait, les filles sont moins fortes que les garçons en maths». Plus loin, l’énonciation de remarques incessantes sur les poitrines, les insultes sexistes, homophobes, transphobes, les menaces – «tu devrais mettre un pantalon, il faut pas se plaindre de ce qui va t’arriver» – succèdent aux récits de gestes à caractère sexuel non désirés, voire aux tentatives d’agressions sexuelles lors de soirées estudiantines.

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Marijn van der Meer préside la commission Polyquity et en a marre que ces comportements et ce climat «ne choquent personne alors que ça devrait». «Avec ces vidéos, l’idée est d’alerter l’institution mais aussi d’aider les victimes en les informant des différentes possibilités qui existent pour les soutenir. Ces structures regroupent notamment la Cellule Respect et le service des affaires estudiantines, mais plusieurs personnes en sont revenues déçues. C’est pour ça que nous les encourageons aussi à contacter Polyquity pour qu’on puisse les conseiller et vérifier qu’elles sont bien prises en charge.» Avec son comité, il espère que la direction «prenne le relais» et que l’école remette en question sa structure.

Nicolò Ferrari, président de l’AGEpoly, estime quant à lui que les choses vont «trop lentement». S’il n’évoque pas la prise en charge des étudiant-es victimes d’agression ou de harcèlement par la cellule dédiée, il déplore un manque de «débat avec l’école» sur le sexisme et le harcèlement. «Nous avions mis en place un groupe de travail contre le harcèlement il y a deux ans et voulions réaliser un sondage comme l’a fait la FAE à l’Unil. L’EPFL a dit oui mais a créé un comité de pilotage au sein de la Cellule Respect, et, jusqu’ici, rien n’en est encore sorti.» En son propre nom, le jeune homme ajoute qu’au-delà de l’augmentation d’étudiantes et d’enseignantes, il y aurait «une culture à changer».

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Des conditions structurelles réunies

Contactée, la porte-parole de l’EPFL, Corinne Feuz, assure que l’EPFL soutient la démarche de Polyquity «depuis le début» et qu’il s’agit d’un «produit commun». L’école partagera les témoignages sur ses propres canaux. L’affirmation tranche avec les dires de l’AGEpoly qui aurait obtenu l’autorisation du service de presse de l’école au début du projet, sans obtenir d’autre réaction jusqu’à ce que les témoignages affluent. Reste que la direction est «reconnaissante» à Polyquity d’avoir tourné ces vidéos, et précise que plusieurs actions sont entreprises pour lutter contre le sexisme et le harcèlement. «Mais soyons humbles face à ces phénomènes, il reste beaucoup à faire à l’EPFL», concède Corinne Feuz. Elle estime par ailleurs que la Cellule Respect fonctionne. La question d’un problème de «culture» institutionnelle est éludée.

Eleonore Lépinard, sociologue et professeure associée en études genre à l’Unil, pose le mot «grave» sur la situation, mais n’est pas étonnée. Pour elle, les conditions structurelles sont réunies pour que ces comportements se développent. «Les filles sont en minorité, et toute la hiérarchie est masculine. Dès qu’une organisation est aussi déséquilibrée dans la manière d’occuper les places, les postes de pouvoir, le climat est extrêmement propice à ce type de dérives. Ensuite, le contexte est celui d’une institution qui enseigne des disciplines considérées comme prestigieuses et donc masculines. Ajoutez à cela le fait qu’il s’agit d’un univers extrêmement compétitif avec beaucoup de pression à la sélection, cela engendre aussi un certain nombre de formes d’agressivité, en particulier envers les personnes identifiées comme vulnérables: les filles ou les personnes LGBTQI.»

Chez les enseignantes

La littérature scientifique au sujet du sexisme et du harcèlement dans les écoles d’ingénieurs témoigne en effet dans ce sens, qu’il s’agisse de la France ou des Etats-Unis. A l’EPFL, la hiérarchie est homogène: une enquête sur la condition des femmes au sein du corps professoral, publiée en juillet dernier, pointe qu’en avril 2019, il n’y avait pas de femme vice-présidente, pas de directrice de section, seulement 5% de femmes directrices d’institut et 9% de femmes directrices d’écoles doctorales. Les chiffres auraient légèrement augmenté début 2020. Et ce même rapport établit d’autres constats: «Il ressort de l’enquête que la culture à l’EPFL soutient la notion que la norme, pour les professeurs mais aussi quelques étudiants, est d’être un homme». Et plus loin: «Plusieurs enseignantes interviewées rencontrent des difficultés liées à des commentaires inappropriés, un manque de reconnaissance de leur légitimité et/ou un manque de respect; 50% des femmes interrogées rencontraient spécifiquement ces problèmes avec des collègues.» Une partie des ennuis relevés par Polyquity n’est donc pas l’apanage des étudiant-es.

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Plusieurs recommandations concluent le document. Corinne Feuz tient à souligner que ce rapport a été mandaté par la direction actuelle, et a été rendu public. «Le président de l’EPFL estime que la grande majorité des recommandations sont «implémentables» à court terme et doivent être faites rapidement dès le début de l’année prochaine, avec la mise en place de la nouvelle direction.» En effet, Martin Vetterli a choisi de créer une vice-présidence pour la diversité et la durabilité, qui sera dirigée par une professeure, Gisou van der Goot, et «pour les cinq prochaines années, l’EPFL s’est engagée à identifier suffisamment de candidates pour que 40% des offres de nouveaux postes de professeur soient faites à des femmes», ajoute la porte-parole.

Mais l’institution pense-t-elle se remettre davantage en question à la suite de ces témoignages publics? «Le processus de remise en question est lancé depuis de nombreuses années. En faisant un travail de fond pour augmenter le nombre de femmes professeures et en nommant des femmes à des postes clés, l’EPFL veut montrer que le monde scientifique a changé», nous répond-on. Les étudiant-es, elles et eux, attendent désormais des actes.