Elle avait un peu abandonné l’espoir que quelque chose se passe. Cela fait plusieurs années que Stéphanie (prénom d’emprunt) avait dénoncé à la direction de l’Université de Lausanne (Unil) le harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part d’un professeur, tout comme une autre femme. Des comportements déplacés qui iront jusqu’à des attouchements physiques sur sa poitrine. Mais Stéphanie s’est retrouvée «écartée» des procédures, les responsables de l’institution finissant par lui annoncer que, faute de preuve, l’affaire était classée. «J’ai reçu comme un coup de massue, témoigne-t-elle. On nous a alors reproché de vouloir nuire à ce professeur et à sa réputation. Les rôles étaient inversés et c’était lui la victime.»

Aujourd’hui, c’est un mélange de sentiments que ressent Stéphanie: «Il y a du soulagement, une sorte de vertige, mais aussi une fierté que tout cela ait servi à quelque chose.» Car ce mercredi 3 novembre, l’affaire a éclaté au grand jour via la publication des conclusions d’un audit. Sévère, il remet en question la gestion de cas de harcèlement sexuel non seulement par l’université, mais également par le canton, au travers de l’action du groupe Impact (entité chargée des conflits de travail au sein de l’administration).

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Pour comprendre la portée de cette affaire aussi sensible que complexe, il n’est pas inutile d’en faire l’anamnèse. Pour résumer, elle concerne deux dossiers de harcèlement sexuel différents au sein de l’Université de Lausanne. Deux membres du corps enseignant ont été mis en cause. Il y a plusieurs victimes présumées. Dans les deux cas, s’appuyant sur les considérations du groupe Impact, l’Université de Lausanne va classer les affaires. La direction reprochera même à certains témoins d’avoir rapporté des propos «isolés, anciens et sortis de leur contexte».

Pour les syndicats, «c’est un désastre!»

«La manière dont ces procédures ont été menées est un désastre! lâche Raphaël Ramuz, secrétaire syndical SSP (Syndicat des services publics) Vaud. Ces femmes ont été maltraitées par l’institution. Les victimes ont vu leur parole systématiquement remise en question, voire ont été traitées de menteuses.» C’est le 13 décembre 2019 que le SSP finit par interpeller la conseillère d’Etat Cesla Amarelle, cheffe du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture.

Une année plus tard, le 14 décembre 2020, à la suite de différentes rencontres, Cesla Amarelle propose de lancer un audit externe. Il est confié à une spécialiste reconnue du harcèlement sexuel au travail, Karine Lempen, professeure de droit civil à l’Université de Genève, qui a notamment collaboré une dizaine d’années au sein du Bureau fédéral de l’égalité à Berne. Le rapport pointe du doigt entre autres le manque d’informations transparentes dont ont pu bénéficier les femmes ayant signalé des actes de harcèlement à leur encontre. Elles n’ont par exemple pas été «suffisamment rendues attentives à l’importance de se constituer partie plaignante».

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L’auditrice rapporte également une certaine attitude de méfiance envers le mouvement de libération de la parole. On peut ainsi lire dans le rapport: «Le groupe Impact se permet de rendre attentive la direction de l’Unil à l’atmosphère passionnelle prévalant actuellement autour de la problématique du harcèlement sexuel, ainsi qu’au climat général d’emballement émotionnel, potentiellement entretenu par les différents organismes voués à la défense des droits (des femmes, par exemple), et exacerbé par les médias.»

Dans la foulée de la publication de l’audit, la nouvelle direction de l’Unil, entrée en fonction le 2 août dernier, a immédiatement communiqué avec sa communauté universitaire. Dans un mail envoyé aux étudiants et enseignants, elle reconnaît que «la prise en charge des cas portés à sa connaissance n’a pas toujours permis de remplir le triple objectif qui est le sien». C’est-à-dire une tolérance zéro à l’égard du harcèlement sexuel et du sexisme, un contexte favorisant l’émergence de la parole des victimes et la prévention de tels phénomènes.

Cellule d’accueil autonome

Contacté, le recteur Frédéric Herman assure que les procédures en cas de harcèlement sexuel seront revues: «Elles ont un côté très juridique et ne prennent pas assez en compte l’aspect psychosocial. C’est d’autant plus important que nous possédons à l’interne une réelle expertise sur les questions de genre et de vulnérabilité.» S’il ne souhaite pas commenter les faits antérieurs à son arrivée, renvoyant à l’audit, l’homme insiste sur sa volonté d’assurer que «les personnes concernées pourront s’exprimer librement dans un environnement sécurisé». «La réputation de notre institution dépendra de la manière dont nous traiterons à l’avenir ces cas», conclut Frédéric Herman. Concrètement, l’institution va se doter d’une cellule d’accueil et d’écoute autonome. Sa mise en œuvre se veut rapide et sera confiée à une personne qui entrera en fonction le 1er décembre.

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De son côté, Raphaël Ramuz estime «nécessaires» les mesures annoncées par l’université, mais les juge «insuffisantes». «Cela ne suffit pas de dire qu’on a fait des erreurs et qu’on fera mieux la prochaine fois, plaide le syndicaliste. L’université ne peut pas faire l’impasse d’un retour critique sur l’attitude de l’ancienne direction dans ces deux affaires.» Stéphanie l’espère également. Pas pour elle, mais pour s’assurer que la personne qui l’a harcelée, toujours en poste, ne pourra pas s’en prendre à une autre femme.

Sans éléments nouveaux, une réouverture des enquêtes administratives classées semble cependant difficile, pour des raisons juridiques. Reste que ces affaires ne demeureront pas vaines. Ce mercredi, le Conseil d’Etat vaudois a également fait part de sa volonté de réformer en profondeur le Règlement relatif à la gestion des conflits au travail et à la lutte contre le harcèlement (RCTH). «Les missions du groupe Impact sont appelées à évoluer», écrit le gouvernement dans un communiqué.


Cesla Amarelle: «Il n’est jamais aisé de dénoncer celui dont dépend votre carrière académique»

«La grille de lecture utilisée dans le traitement des plaintes pour harcèlement sexuel au sein de l’Université de Lausanne ne correspondait plus aux standards», observe la conseillère d’Etat Cesla Amarelle. La cheffe du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC) liste les points incontournables: tolérance zéro, mise en place de conditions favorisant la libération de la parole et prévention.

«Cet audit est important»

C’est la socialiste qui, alertée en décembre 2019 par les syndicats, a proposé la réalisation d’un audit externe. «Cet audit est important, souligne Cesla Amarelle. Il a abouti à plusieurs résultats concrets: prises en charge entièrement revues à l’université, mise sur pied d’une cellule indépendante qui entrera en fonction au 1er décembre et réflexion sur les procédures du groupe Impact (entité qui gère les cas de harcèlement psychologique, tel que le mobbing, et sexuel au sein de l’administration vaudoise).

La conseillère d’Etat tient également à saluer «le courage et la détermination» des femmes qui ont porté ce combat: «Certaines sont doctorantes ou assistantes, il n’est jamais aisé de dénoncer celui dont dépend votre carrière académique.» Elle conclut en invitant toute personne victime ou témoin de harcèlement à porter dorénavant ces faits à la connaissance de la nouvelle cellule d’accueil mise sur pied par l’université.