Tache d’huile prévisible? «Si Zurich bouge sur ce point, il me semble improbable que les autres ne fassent rien», relève le recteur bâlois Antonio Loprieno, qui préside la conférence nationale des recteurs. Un récent vote au Grand Conseil zurichois relance la question du montant des taxes d’études. Et celle-ci s’étendra au niveau national. A la Conférence universitaire suisse (CUS), l’instance politique, on n’a «pas de position consolidée», mais la secrétaire générale Martina Weiss confirme au Temps que le thème sera à l’ordre du jour lors d’une prochaine séance, sans doute en juin. Dans nos colonnes en décembre dernier, le président de la CUS, le conseiller d’Etat bernois Bernhard Pulver, s’était prononcé contre une hausse générale.

Il y a un mois, malgré l’avis du Conseil d’Etat, le parlement zurichois a déclaré urgents deux postulats, l’un de l’UDC, l’autre du PDC, formulant la même demande, la variante UDC étant plus catégorique. «Pendant que les parents des étudiants suisses financent les études par l’impôt, les étrangers bénéficient d’un tarif quasi nul», a dit le député UDC Matthias Hauser au Tages-Anzeiger . Cette décision intervient quelques mois après une flambée de contestation des réformes académiques, accusées de marchandiser la formation.

Les partisans d’une telle hausse pointent une spécialité du système helvétique. Un jeune d’un canton tiers qui vient se former à Zurich ou à Genève apporte un financement au canton d’accueil, puisque les cantons se facturent les frais entre eux. Le barème va de 9500 francs par année pour les sciences humaines, à 46 000 francs pour la médecine. L’UDC zurichoise propose de l’appliquer aux étrangers. Or, un étudiant venu d’ailleurs ne fournira que l’argent de ses taxes, entre 1200 et 1600 francs par an.

La mesure divise les responsables académiques, qui tiennent tous à attirer des jeunes étrangers dans leurs écoles. Certains la jugent contre-productive. Ils vantent la nécessaire mixité culturelle des hautes écoles, et le fait que les anciens étudiants forment d’excellents ambassadeurs de la Suisse, et de ses écoles, une fois revenus au pays. D’autres estiment que le bas prix des cursus helvétiques les pénalise, en termes d’image, sur le marché mondial.

Une hausse n’aurait certainement pas les faveurs des ministres romands. Le conseiller d’Etat neuchâtelois Philippe Gnaegi (PLR) indique qu’il n’a «pas l’intention» d’en venir à une telle mesure, mais il ajoute d’emblée que «toute décision devrait être concertée». Il évoque ainsi la nouvelle loi sur les hautes écoles, en discussion aux Chambres.

A l’EPFL, on ne commente pas à ce stade. Mais à l’instar de l’EPFZ, la direction du Poly s’était prononcée en faveur d’une hausse, à 2000 francs pour les Suisses et Européens, et 10 000 francs pour les non-UE. Les ressources additionnelles auraient financé des bourses d’études. Face à une vive polémique dans les deux EPF – et aux réticences affichées alors par Pascal Couchepin –, le projet a été abandonné au printemps 2009.

Les EPF distinguaient les jeunes de l’UE des autres, car en principe, les hautes écoles suisses ne pourraient pas frapper les étudiants européens avec un tarif spécial. Un pays ne manquerait sans doute pas de relever le fait et d’envisager une rétorsion. En outre, la Suisse est signataire d’une Convention, dite de Lisbonne, ratifiée par les nations du Conseil de l’Europe et quelques autres (dont Israël et l’Australie), qui interdit toute discrimination. Toutefois, le document n’est pas contraignant. Ainsi, l’Université de Suisse italienne, qui facture ses cours 2000 francs aux Suisses et 4000 aux étrangers, n’a jamais reçu de plainte de la part des Italiens, et autres Européens, qui la fréquentent.

Même si les universités affichent leur hostilité à une hausse des taxes, le président des recteurs juge le thème inévitable. La formation de base, le bachelor, ne devrait pas être concernée, mais dès le niveau du master, «on peut en discuter», indique Antonio Loprieno. Il rappelle que «l’Europe continentale a une relative unité sur ce point, les taxes, entre 1000 et 2000 euros, n’ont qu’une valeur symbolique. Par choix culturel et politique, elles ne couvrent pas les frais des études. Aujourd’hui, nous assistons à l’expansion du modèle anglo-américain.»

Au parlement zurichois, le premier vote a été plébiscité par 180 voix contre 101. Si le canton maintient ce cap, Zurich ne pourrait sans doute pas tenir en solitaire très longtemps. Même si le paysage académique suisse est tout sauf homogène, le montant des taxes a toujours fait l’objet d’un consensus national, s’agissant des universités – hormis celle du Tessin et certains instituts –, des EPF et des hautes écoles spécialisées.

Sur le plan politique, le vice-président de l’UDC Yvan Perrin juge que le sujet viendra «très certainement» au niveau national. A titre personnel, il ne cache cependant pas sa réticence: «Je crois à l’ascenseur social. Augmenter les taxes pour les étrangers reviendrait à n’accepter que des fils de riches, de milliardaires russes… La capacité de l’étudiant doit primer. S’il suffit d’être riche pour étudier, c’est problématique.»