«Il faut parfois parler cru pour être cru des gens du cru.» Pierre-André Marchand use et abuse des formules clinquantes et ironiques pour diffuser une «image différente» du coin de pays qu'il chérit tant, le Jura. La publication mensuelle de 360 numéros de La Tuile, depuis trente ans, lui donne l'occasion de fustiger les notables et prendre la défense de la veuve et de l'orphelin. «Dénoncer les injustices», telle est la motivation du saltimbanque de Soulce, originaire de Sonvilier.

Issu d'un vallon de Saint-Imier calviniste et besogneux, Pierre-André Marchand rame à contre-courant: autonomiste protestant de mère catholique dans un bastion antiséparatiste, il préfère parler des anarchistes qui ont marqué sa région plutôt que des horlogers. Il bénit son père coiffeur, «un libertaire qui eut l'idée géniale du titre du journal et qui m'a inculqué l'irrespect».

Après sa formation d'instituteur, Marchand part bourlinguer en Colombie et au Québec. Le saltimbanque chante dans les cabarets de Bogota et Montréal. De retour en Suisse en 1970, au plus fort de la lutte autonomiste, il siège au comité du groupe Bélier, «où on aimait s'amuser, alors que les pro-Bernois étaient tristes et haineux».

Sus au discours pleurnichard

Fervent de la fête du peuple, il s'y ennuie pourtant. «La dialectique du mouvement séparatiste me bassinait, tant elle était pleurnicharde et grandiloquente. Risible.» Pierre-André Marchand imagine un nouvel outil en faveur de la cause autonomiste: le rire, «laissant aux imbéciles l'arme de la gravité».

Une équipe de joyeux drilles l'entoure. Au fil des ans pourtant, il se brouille avec la plupart. Le rédacteur satirique se fait plus d'ennemis que d'amis. «Je servis d'exutoire à pas mal de corbeaux, fus condamné plusieurs fois pour des articles que je n'avais même pas écrits.» Seul son nom figure dans son journal. Même s'il en conserve de l'amertume, Marchand se rassure en voyant que lui et sa Tuile ont survécu. Le mensuel satirique compte de manière constante quelque 1300 lecteurs. Malgré les vagues de dénigrement et de désabonnements.

Dès le premier numéro, en automne 1971, La Tuile provoque le scandale en dénonçant les «manigances immobilières» d'un élu radical de Porrentruy. «Le raffut oblige le parti à retirer la candidature (à la mairie) de son affairiste véreux, précise Marchand. Plus de 130 ans d'hégémonie radicalo-bernoise s'écroulent à Porrentruy.»

La Tuile vise en premier lieu les adversaires du séparatisme: l'ancienne conseillère nationale Geneviève Aubry constitue «du pain bénit». Elle poursuit Marchand devant les tribunaux. «Nos procès furent de formidables parties de rigolade, qui justifiaient bien le fait de les perdre tous», s'amuse le satiriste.

Guerre aux séparatistes

La Tuile s'attaque aussi aux notables séparatistes et entre en guerre contre Roland Béguelin. «Je n'ai pas accepté qu'il détruise ceux qu'il appelait avec cynisme les planteurs de clous. Parce qu'il n'est pas parvenu à censurer La Tuile – ce qu'il faisait à tout-va à l'époque –, nous sommes devenus sa terreur.»

Le combat jurassien mis sous l'éteignoir, Marchand prend le parti «d'honnêtes citoyens démolis par une administration qui se croit tout permis». «La Tuile fut d'emblée vigoureusement haïe et pesamment méprisée par les notables. Cela dure toujours, ce qui est bon signe et prouve que nous avons encore des tripes», relève le rédacteur. Les ministres jurassiens sont les premiers visés. «Je suis frappé de tant de médiocrité et d'infatuation. Avec leurs tronches enfarinées, ils disent qu'ils ont tout bon. C'est incroyable d'être si bête!» Son ironie, exprimée avec poésie dans un journal où le détail est soigné, lui vaut une grande renommée. «On me lit à Paris et au Québec. Mes lecteurs sont des profs d'uni, des intellos, des maçons ou des paysans.» Les observateurs qui cherchent un «autre regard» sur le Jura passent quelques nuits arrosées à Soulce.

Le pamphlétaire subit évidemment les quolibets de ceux qu'il raille. On l'accuse même de parjures. Il s'en défend: «Je me trompe parfois, mais je ne mens jamais.»

Pierre-André Marchand est fier de son œuvre, «fier de faire du bon travail», apprécie d'être comparé au Canard enchaîné, où il est connu et respecté. La Tuile est crue, mais elle évite d'être vulgaire. Souvent pourtant, elle choque. En particulier ses dessins, comme ceux de Jean-Louis Baume durant quinze ans, ou avant lui, ceux de Martial Leiter, «propulsé par La Tuile vers Le Monde», sourit Marchand, se souvenant que «ses dessins nous ont fait perdre beaucoup d'abonnés. Tant mieux. Il a purgé le journal des bigots, des nationalistes étriqués et autres papistes intolérants et racornis.»

Même s'il franchit allègrement les bornes de la bienséance, Pierre-André Marchand se défend d'être un méchant ou un aigri. «C'est tellement beau de voir les cons s'indigner», rétorque-t-il avec mépris. Il préfère qu'on dise de lui qu'il est un poète qui met l'argot en vers, un dénonciateur enflammé des injustices, un tendre qui «écrit chaque mois une lettre d'amour». Pour faire rire.